L’économie comme mécanique du monde

Comme pour beaucoup de gens sans doute, la section la moins intéressante du journal, quand j’étais petit, c’était celle qui traitait d’affaires et d’économie.

L’économie : quel sujet rébarbatif! Ça semblait être un long discours sans intérêt au sujet de chiffres qui n’en avaient pas plus. À l’école, j’ai eu très peu de cours d’économie. Bien sûr, on a vu la base. L’offre et la demande. Les finances personnelles. Les cycles économiques, qui occasionnent des crises. Mais pas grand-chose de plus.

(Je ne sais pas quel âge j’avais, mais je me souviens avoir demandé à mes parents ce qu’était la Bourse. Je n’y comprenais absolument rien. On m’a dit que c’était normal : personne ne comprenait vraiment la Bourse ni l’économie en général. Il y a dans cette réponse une vérité profonde, mais la jeune personne que j’étais en a simplement conclu, à tort, que ça ne valait pas la peine d’essayer de comprendre.)

Quand est venu le temps de choisir mon domaine d’étude, et que je feuilletais le gros bottin de programmes de l’université, l’économie devait être tout à la fin de la liste, quelque part entre l’actuariat et les sciences infirmières1Je n’ai évidemment rien contre ces disciplines; elles ne m’ont simplement jamais intéressé.. En fait, à l’époque, je m’intéressais avant tout au monde naturel. J’hésitais entre la physique et la biologie. J’aimais aussi les disciplines artistiques et les humanités. Les sciences sociales n’étaient pas sur mon écran radar, surtout pas l’économie.

Avec le temps, je me suis de plus en plus intéressé au monde humain (et de moins en moins au monde naturel, par ailleurs). J’ai exploré en amateur la psychologie, la sociologie, la politique, la technologie. Mais l’économie me semblait toujours être une discipline sans intérêt.

Je ne sais pas quand au juste ça a changé. C’est très récent : dans les cinq dernières années, je dirais. Maintenant l’économie me semble non seulement une discipline intéressante, mais aussi, peut-être, la plus importante.

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Le mot « économie » vient du grec oikonomia, ce qui signifie « gestion d’un ménage ». Le préfixe « éco », qui signifie à l’origine « maison » ou « ménage », se retrouve aussi dans « écologie » et tous ces mots en lien avec l’environnement, rapprochement que je trouve remarquable, car l’économie a tout à voir avec notre environnement naturel et humain.

De cette étymologie nous proviennent les sens premiers d’« économie » : la qualité de celui qui épargne, les épargnes elles-mêmes.

Le deuxième principal sens, qui est, je suppose, venu plus tard, signifie quelque chose comme ceci : « ensemble des activités humaines concernant la production, la distribution, l’échange et la consommation de biens et de services »2paraphrasé depuis l’article Wikipédia. Le mot désigne aussi l’étude de ces activités.

Prenez un moment pour considérer cette définition. C’est vaste. Très vaste. Dès que vous utilisez un bien ou un service, vous consommez, donc vous participez à l’économie. Dès que vous fabriquez, écrivez, cuisinez, bref produisez quelque chose, vous participez à l’économie. On peut imaginer que certaines activités très peu — justement — actives échappent à cette définition, comme dormir ou méditer. Mais la plupart des gens dorment ou méditent dans un lit, dans une maison, dans un espace quelconque, en utilisant des ressources matérielles et du temps (qui est une ressource limitée pour chacun). La définition a le potentiel de ratisser très large.

Bon, naturellement, ce n’est pas très utile d’avoir un terme qui désigne tout ou presque. Quand on parle d’économie, on a généralement en tête quelque chose de plus restreint. On pense notamment à l’argent. Dès qu’une transaction implique de l’argent, c’est de l’économie. Quand j’achète quelque chose, je participe à l’économie. Quand je travaille et reçois un salaire, je participe à l’économie.

Mais l’argent, c’est quoi? C’est un moyen d’échange. Personne n’a besoin d’argent pour ce qu’il est concrètement : des disques en métal, des rectangles de polymère ou des données dans un logiciel. On valorise l’argent parce qu’il nous permet d’acquérir les biens et services qu’on désire. C’est le moyen d’échange le plus efficace, parce que tout le monde s’entend sur sa valeur et tout le monde l’accepte comme paiement.

À cause de sa polyvalence, l’argent est aussi devenu une unité de mesure. Cette unité mesure la valeur, qui est habituellement déterminée par le marché, c’est-à-dire l’ensemble des personnes qui possèdent ou voudraient posséder la chose en question. Ainsi, on peut dire qu’une propriété immobilière « vaut » 500 000 $, car c’est le prix sur lequel un acheteur et un vendeur s’entendent. On peut dire que l’emballage de sushi vide que je viens de jeter vaut 0 $, voire moins, car personne n’en veut, surtout pas moi. On peut même dire qu’une année de vie de qualité — une QALY, pour quality-adjusted life-year — vaut 150 000 USD3Le chiffre a été pris un peu arbitrairement sur internet et n’a pas d’importance pour les fins de cet essai.. C’est la somme qu’on considère acceptable de dépenser pour fournir à une personne une année de vie en santé.

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Dès qu’on évoque la valeur en dollars d’une chose comme une vie humaine ou une espèce en voie de disparition, il se trouve quelqu’un pour dire l’équivalent de :

« Ben voyons donc ça a pas d’allure, une vie humaine ça a pas de prix. C’est complètement dégueulasse de réduire une personne à une somme d’argent. »

Ça ne prend qu’un très petit effort de réflexion pour réaliser à quel point cet hypothétique interlocuteur se trompe. Bien sûr qu’une vie humaine a une valeur. Cette valeur n’est pas infinie4En fait, chaque personne considère à juste titre que sa propre vie a une valeur infinie, car si elle prenait fin, plus rien n’aurait de valeur pour cette personne. Mais nous traitons ici de la valeur « statistique » d’une vie humaine, pour laquelle on doit considérer tout le monde de manière égale.; autrement, il serait justifié de sacrifier des ressources en quantité infinie pour donner ne serait-ce que quelques jours de vie à une personne malade. Et si la valeur d’une vie n’est pas infinie, alors on peut la quantifier. C’est d’ailleurs utile et nécessaire afin de prendre de meilleures décisions éthiques, aussi tabou cela peut-il sembler5Un exemple : combien d’argent doit-on dépenser pour rendre un aménagement routier sécuritaire, si cela doit sauver la vie d’une personne par année en moyenne?.

De la même manière, on entend souvent des gens mettre en opposition « l’économie » et « la vie ». Je pense naturellement, ici, à la pandémie. On a tous entendu un discours du type : « Rouvrir l’économie? Donc, si je comprends bien, sacrifier nos aînés pour que les entreprises puissent maximiser leurs profits? Évidemment que [politicien que je n’aime pas] veut faire ça, et c’est absolument inacceptable! »

Il y a bien des débats à avoir au sujet des sacrifices consentis (ou pas) lors de la lutte au coronavirus. Ce n’est toutefois pas mon propos ici. Je veux plutôt réfléchir à cette étrange opposition entre vie et économie.

Si on prend la définition la plus large de l’économie, il me semble qu’il n’y a à peu près pas de distinction entre les deux. Une personne qui meurt, c’est une personne de moins qui peut produire, échanger ou consommer, donc c’est une perte pour l’économie. À l’inverse, une économie qui fonctionne moins bien, c’est une diminution de la production, des échanges et de la consommation, et une perte de ressources. Moins de tout ceci signifie des vies moins riches, moins intéressantes et — de manière très concrète — moins nombreuses. Une économie qui fonctionne mal signifie moins de ressources à consacrer aux soins de santé, à la nourriture, à toutes les choses qui permettent de maintenir une personne en vie.

Même si on limite notre concept d’économie à l’argent, c’est encore vrai, parce que l’argent est avant tout un moyen d’échange et une unité de mesure pour toutes les ressources et activités qui font l’économie.

Il n’y a pas vraiment de dilemme entre prioriser « la vie » ou « l’économie » lors d’une crise. Il faut toujours maximiser les deux. Évidemment, ça n’exclut pas d’évaluer des positions concrètes, comme « faut-il fermer les restaurants afin de réduire la propagation de la maladie? ». Mais il ne s’agit pas de sacrifier l’économie pour la vie ou vice-versa; il s’agit de mettre dans la balance des coûts. Dans cet exemple, les coûts sont assumés par les propriétaires, employés et clients des restaurants d’un côté, et par les patients à risque de l’autre.

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Je pense que presque tout le monde comprend ceci. Dès qu’on s’y attarde, on se rend compte que l’économie, c’est important. Que si on la néglige, c’est au prix du bien-être individuel et collectif.

Pourtant, le mot garde sa connotation vaguement péjorative. Une personne qui se soucie de l’économie, c’est une personne qui n’a pas de cœur. Une personne qui pense à l’argent plutôt qu’aux vraies choses importantes de la vie. Une personne plate.

Après tout, de toutes les sections d’un journal, seule une personne plate s’intéresserait avant tout à la section affaires et économies, non? Une personne intéressante va préférer la politique, la culture, les sports, les affaires internationales ou la section « maison ». Non?

Peut-être qu’effectivement c’est moins trippant que tout ça, l’économie. S’y intéresser, c’est s’intéresser à la mécanique du monde. C’est comme s’intéresser au code source d’une application. La plupart des gens veulent penser le moins possible au code source et simplement utiliser l’application. Mais pour les geeks de programmation, le code source, c’est la meilleure partie; c’est là que les choses vraiment intéressantes se passent. Cette attitude, intellectuellement satisfaisante, ne les aide pas nécessairement à être populaires, hélas.

Le problème, c’est que l’économie ratisse tellement large que tous les sujets de société s’y rapportent. On se retrouve donc avec une foule de gens qui commentent toutes sortes d’enjeux, mais qui, comme moi autrefois, n’ont pas d’intérêt pour l’économie, et donc ne la comprennent pas. C’était un reproche que je faisais à Hugo Latulippe en décembre dernier, par exemple.

Eliezer Yudkowsky a inventé un terme que j’aime bien : « econoliterate ». On pourrait dire « éconoalphabète » et son contraire, « éconoanalphabète ». Un éconoalphabète, c’est quelqu’un qui comprend bien l’économie et qui est donc capable de mieux analyser les enjeux de société.

L’économie est une discipline difficile. À preuve, les économistes eux-mêmes s’entendent notoirement peu sur une foule de sujets. Mais il ne faudrait pas conclure qu’elle ne vaut pas la peine d’être étudiée et maîtrisée — et ce, même si vous êtes un artiste, un scientifique, un intellectuel ou simplement quelqu’un qui aime commenter les questions politiques sur Twitter. L’économie, c’est la mécanique du monde social. On ne peut y échapper ou décider qu’elle est sans importance. Aussi bien travailler son éconoalphabétisation.

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