L’île de Hy-Brasil

Détails de l’« atlas catalan » de Cresques Abraham (1375). L’« insula de Brazil » est représentée par un gros point mauve à côté de l’Irlande. Je ne sais pas si le fait que la Grande-Bretagne soit de la même couleur signifie quelque chose. 

  • Où : à l’ouest de l’Irlande
  • Quand : apparaît sur les cartes à partir de 1325 et surtout aux XVe et XVIe siècles; la dernière mention serait apparemment en 1865, sous le nom de Brasil Rock.
  • Aussi connue sous le nom de : île de Brasil, Hy-Breasil, Hy-Breasail, Hy-Breasal, Hy-Brazil ou I-Brasil
  • Pourrait être : le banc de Porcupine, une montagne sous-marine
  • À ne pas confondre avec : le Brésil1Il est vrai que les Européens ont déjà cru que le Brésil était une île, mais ils l’ont nommée Ilha de Vera Cruz. L’étymologie de « Brésil » remonte au latin (brasa, braise, en référence à la couleur du bois du Brésil) alors que celle de « Hy-Brasil », d’origine celtique, fait l’objet de spéculation.[/mfn]

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Au moment où j’arrive à Dingle, comté de Kerry, Irlande, la ville est presque assiégée. La population locale est habituellement de 1 800 personnes. Il y en a aujourd’hui au moins 10 000, si ce n’est pas le double. Tous les hôtels, auberges, appartements AirBnB et autres hébergements plus ou moins légaux sont pleins. Dans les champs verdoyants, nombreux sont ceux qui ont planté une tente.

Je parviens malgré la circulation à atteindre le village et à me garer. La rue est noire de monde et on y entend toutes les langues : l’anglais surtout, mais beaucoup de français, d’espagnol, de mandarin. Les Coréens sont très présents aussi. Il faut dire qu’une série télé fantastique en lien avec Hy-Brasil a fait un tabac en Corée du Sud il y a quelques années. Ici et là, on remarque la mélodie caractéristique de l’irlandais — Dingle est l’un des rares endroits d’Irlande où on parle encore la langue nationale.

Dans mon auberge, je reconnais par sa voix le pas-très-sympathique propriétaire avec qui il a fallu que je m’obstine, au téléphone, afin de conserver ma chambre malgré mon retard d’une nuit. Je voulais arriver à Dingle avant la cohue, mais un vol annulé m’a forcée à revoir mes plans. De toute évidence, une nuit de moins n’aurait pas changé grand-chose. La foule a dû commencer à se former il y a quelques jours déjà. On est loin de l’époque où l’apparition de Hy-Brasil n’était qu’une lointaine curiosité — à l’ère des médias sociaux, la planète entière surveille le phénomène, et tout voyage en Irlande à l’été 2016 ne serait pas complet sans une tentative d’apercevoir l’île mythique.

— Savez-vous ce qui se passe? me demande la femme à côté de moi au comptoir.

Une touriste, retraitée sans doute. Nord-Américaine selon son accent.

— Est-ce qu’il y a un festival? Un band de rock ou quelque chose? Zach et moi, on s’attendait pas du tout à ça en arrivant ici.

Pauvre elle : elle est ici par hasard. Je décide de l’éclairer.

— Vous avez sûrement entendu parler de l’île de Hy-Brasil?

La femme me regarde sans comprendre. Bon.

— C’est une île, disons, magique. Enfin, les scientifiques n’aiment pas qu’on utilise ce terme, mais ils n’ont jamais réussi à comprendre, alors… L’île de Hy-Brasil apparaît seulement pendant soixante-dix-sept minutes, une fois tous les sept ans.

La femme hoche la tête. Elle fait désormais semblant de comprendre, ce qui représente un certain progrès, j’imagine.

— Elle est censée apparaître demain. Et Dingle est la ville la plus proche, alors tous ceux qui espèrent la voir ou même mettre le pied dessus sont ici, d’où l’affluence.

— Ah bon, dit la femme. On peut la voir demain, alors?

— Oui, si vous avez un bateau ou une place sur une croisière. À ce stade, ceci dit, ça pourrait être difficile à obtenir.

— Et vous, vous êtes ici pour ça?

Oui madame. Je suis ici pour participer à la première expédition qui réussira à atteindre Hy-Brasil de l’histoire. Enfin, je l’espère. Et je ne suis pas la seule à l’espérer. La grande majorité des 10 000 ou 20 000 touristes à Dingle sont ici pour ça. Sauf vous, madame. Passez un bon séjour.

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L’île de Hy-Brasil apparaît tous les sept ans, le sept juillet, à sept heures sept et sept secondes du matin. Personne ne sait pourquoi. Personne ne sait quand ça a commencé. Les premières cartes à mentionner l’île datent du XIVe siècle, mais des mythes celtiques font remonter son existence à une date bien plus immémoriale que ça.

John Cabot, l’explorateur italien qui travaillait pour l’Angleterre, voulait la trouver. Il a pris la mer en mai 1498 et n’est jamais revenu. Certains pensent qu’il a atteint Hy-Brasil; si c’est le cas, il est le seul, car cinq siècles de tentatives subséquentes n’ont abouti à rien.

En 1673, le capitaine John Nisbet fut le premier à prétendre l’avoir visitée. On sait aujourd’hui que son témoignage était une pure fabulation : il a affirmé que l’île était peuplée de grands lapins noirs vivant sous la férule d’un magicien dans un château. Aucune observation n’a jamais laissé croire qu’il y a un château sur Hy-Brasil, ni que l’île soit habitée. Néanmoins, vers la fin du XVIIe siècle, on note un certain engouement. En 1680, un East Indiaman néerlandais fonce à pleines voiles dans le nuage de brouillard qui se forme durant la nuit avant l’apparition de l’île. Le navire traverse le nuage et se retrouve de l’autre côté; quand les marins se tournent vers l’arrière, ils aperçoivent l’île en plein milieu de leur trajectoire, alors qu’ils n’ont rien vu lorsqu’ils étaient dans le brouillard. Ils tentent une autre approche, mais le brouillard chaque fois se lève et les met en déroute.

De nombreux autres savants et capitaines tentent leur chance à travers l’histoire, sans succès. Vers la fin du XVIIIe siècle, l’esprit de rationalisme scientifique qui caractérise cette époque inspire de nouvelles méthodes. Une expédition française de 1778, dirigée par un certain capitaine De la Galaisière, se rend sur les lieux et mesure avec précision la position de Hy-Brasil. Le 6 juillet de l’année 1785, le même De la Galaisière jette l’ancre à l’emplacement exact où l’île doit apparaître le lendemain. L’île déjoue les hommes en se matérialisant à une lieue de là. On comprend dès lors que sa position peut changer. (De la Galaisière voulut au reste tenter une troisième expérience en 1792; mais nous sommes alors en pleine Terreur, et la tête de De la Galaisière a le malheur d’être séparée de son corps quelques mois avant la date de l’expédition, ce qui s’avère problématique pour sa carrière de chasseur d’îles.)

Chaque innovation technologique des siècles suivants sera le prétexte à une nouvelle tentative : la montgolfière; le bateau à vapeur; la paquebot transatlantique; le sous-marin; le dirigeable; l’avion. En 1939, quelques semaines avant l’invasion de la Pologne, Hitler cherche à prouver une chose ou une autre sur la supériorité aryenne en y envoyant un U-Boot. Le sous-marin ne trouve rien, pas même un relief qui pourrait être l’île submergée. Pourtant, à sept heures sept le sept juillet, l’île est là sur toute sa hauteur, du fond marin à la surface. Mais lorsque l’U-Boot s’y dirige, un problème d’instruments le fait toujours dériver de sa trajectoire. Hitler le prend personnel, dénonce un complot sioniste anglo-américain.

Il est évident qu’on ne peut atteindre Hy-Brasil par les mers. Qu’en est-il des airs? On tente d’y parachuter des soldats; ils amerrissent toujours à bonne distance de la côte. Quand un avion ou un hélicoptère s’approche trop, une brume se lève, une tempête magnétique détraque les instruments, et l’aéronef se retrouve invariablement dans le mauvais bout de l’océan Atlantique. On réussit toutefois à faire des photographies aériennes de l’île, bientôt complétées par des observations satellitaires. Hy-Brasil, une île presque parfaitement circulaire, ne semble renfermer rien de spécial. C’est un gros roc humide, couvert de la même végétation que l’Irlande.

Que Hy-Brasil soit en apparence sans intérêt ne refroidit pas les ardeurs des chercheurs. À chaque intervalle de sept ans, de nouveaux stratagèmes sont employés, le plus souvent sous la direction du professeur Jordi Rexach, de Barcelone, devenu le premier spécialiste mondial sur Hy-Brasil. Furent essayés, dans le désordre : l’installation d’un immense filet à la surface de l’eau; l’envoi de sondes robotisées; le dressage de dauphins munis de caméras. Chaque fois, les médias du monde entier suivent la chose. C’est un événement.

En parallèle, la République d’Irlande a senti la manne touristique et investi des sommes dans la promotion de Hy-Brasil. De nos jours, nombreuses sont les compagnies qui proposent des croisières aux visiteurs en leur promettant d’observer un phénomène rare. Les moins scrupuleux leur offrent même de tenter de s’y amarrer. Quelques riches se laissent séduire, espérant être les premiers à faire partie d’une expédition réussie.

Puis, à l’approche de l’apparition de 2016, cette affluence a inspiré au professeur Rexach une nouvelle idée.

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L’aube se lève sur Dingle. Presque toute la ville est déjà debout. Il est cinq heures et demie : Hy-Brasil doit apparaître dans 97 minutes.

Les gens parlent peu. Dans un silence relatif, troublé surtout par le murmure de l’Atlantique, la foule des touristes, chercheurs et habitants converge vers la quai. Un système bien rodé est en place. Les nombreux employés du professeur Rexach mènent chaque personne à son embarcation. On trouve de tout, du modeste bateau de pêche au luxueux yacht de croisière. Le professeur lui-même est à son poste sur un navire scientifique.

Je me retrouve, avec cinq autres visiteurs, dans un minuscule bateau de pêche piloté par un vieil Irlandais qui parle un anglais incompréhensible. Dans la cabine de pilotage, je remarque la carte marine, le compas et la feuille où sont écrites les coordonnées où nous devons nous rendre.

il est 5 h 33 lorsque nous quittons le port. La mer est calme. Ça change de l’apparition de 2002, quand les conditions météo avaient carrément interdit toute approche, au grand dam de tous.

À bâbord et à tribord, des dizaines d’autres bateaux voguent dans la même direction.

L’idée du professeur Rexach est d’une simplicité telle qu’on s’étonne qu’elle n’ait pas encore été tentée. Avec le temps, on a cartographié avec précision la zone où l’île peut apparaître. On connaît aussi la taille des terres émergées. Pourquoi alors ne pas s’arranger pour couvrir toute la zone d’observateurs humains, placés de manière à laisser entre eux tout juste un peu moins que le diamètre de l’île?

Évidemment, il a fallu convaincre les compagnies touristiques. On leur a offert une excellente compensation — le projet est financé par un consortium de l’Union européenne. Il a aussi fallu convaincre les touristes, ce qui n’a pas été très difficile : participer à une expérience historique, qui aurait de réelles chances de réussir, était une proposition séduisante.

Cela fait trois ans que le professeur et son équipe travaillent aux préparatifs. Aujourd’hui, l’île de Hy-Brasil ne peut nous échapper. Elle apparaîtra forcément quelque part dans la zone; si jamais elle le fait au-delà des frontières supposées, eh bien, il y a des bateaux là aussi, notamment des militaires provenant de dix-huit pays.

Nous atteignons bientôt les coordonnées indiquées. Le capitaine arrête les moteurs. Autour de nous, les autres font pareil.

Il est 6 h 23.

Je discute avec les autres passagers. Un couple de Chinois de Londres avec leur enfant. Une jeune backpackeuse allemande qui fait le tour de l’Europe. Un Américain, amateur d’astronomie et de phénomènes mystérieux, qui n’hésite pas à parcourir le monde pour admirer une éclipse solaire ou vivre la sortie de terre des cigales dix-sept ans.

6 h 55.

Par la radio du bateau, on entend la voix du professeur Rexach, qui nous annonce que tout est en place. L’île de Hy-Brasil ne pourra pas nous échapper cette fois-ci.

7 h 04. Encore trois minutes. Sur le bateau, tout le monde se tait.

7 h 07. À la radio, une assistante du professeur fait le décompte. Quatre, trois, deux, un…

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Tous sont suspendus au récepteur de radio. D’une seconde à l’autre, quelqu’un, quelque part dans l’immense grille de bateaux, va apercevoir l’île et le signaler au reste du monde.

Nous attendons. Une minute s’écoule, puis une autre.

Avec mes co-passagers, nous scrutons la mer dans toutes les directions. Rien, pas même un nuage de brouillard. Le ciel est dégagé comme celui d’un désert.

Au bout d’une demi-heure, le professeur Rexach s’adresse à nous tous via la radio. Il nous explique que des observations satellitaires ont confirmé que Hy-Brasil n’est pas apparue en dehors de la zone habituelle, tel qu’on pouvait le craindre. Elle n’est nulle part sur Terre. C’est la première fois en plusieurs siècles d’observations qu’elle ne se matérialise pas.

On attend encore une heure, au cas où. Puis, peu à peu, les milliers d’embarcations entament le trajet vers Dingle en transportant leurs passagers déçus. Quelques navires restent derrière pour tenter de comprendre.

De retour sur la terre ferme, je retourne à mon auberge en parcourant la rue principale, où on est en train de démonter les décorations qu’on a installées le matin même. L’humeur n’est pas à la fête. Ce soir, les milliers de touristes vont rester tranquille dans leur chambre ou leur tente, puis ils se disperseront à nouveau sur les routes de l’Irlande.

Je reste une semaine, voyant dans ce village redevenu tranquille l’endroit parfait pour écrire. Puis, tôt le matin du 14 juillet, je prends la route pour Dublin, où je dois attraper un vol en fin de journée.

Il est 7 h 10 quand, par la radio de ma voiture de location, j’apprends que l’île de Hy-Brasil vient de faire son apparition. Au même endroit que d’habitude, mais sept jours plus tard.

Le professeur Rexach et ses collègues feront sans doute toutes sortes d’hypothèses sur cette anomalie temporelle. Ils élaboreront un autre plan pour la prochaine fois, en 2023. Un jour, nous gagnerons ce jeu que Hy-Brasil jour avec nous. Pour l’instant, c’est partie remise.

Autour de moi, les paysage verts de l’Irlande resplendissent.

 

2 commentaires


  1. C,est très surprenant qu,on croirait à une intelligente supérieure qui gère ce phénomène.
    Il y a aussi Sandy Island à l,est de l,Australie qui opère le même système qu,à Hy Bazil.
    Je ne crois pas qu,en 2023 nous puissions accoster sur cette île magique!Quelque chose nous l,interdit…

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    1. Oui, ça m’étonnerait beaucoup qu’on y parvienne un jour!

      L’île Sandy est sur ma liste, j’écrirai quelque chose à son sujet si je me rends dans les S…

      Répondre

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