Les médias nous inondent-ils de mauvaises nouvelles?

Dialogue fictif cliché numéro 2557 (extrait) :

— Eille, je suis pus capable de regarder les nouvelles à la télé. C’est tout le temps rien que des mauvaises nouvelles.

— Je te comprends. On dirait qu’ils font exprès pour nous déprimer, avec les guerres pis les attentats pis les inondations. Me semble qu’ils pourraient présenter des bonnes nouvelles aussi, de temps en temps.

— Ben d’accord, sauf qu’ils feront jamais ça. Les mauvaises nouvelles, c’est vendeur. Faut croire que les gens aiment ça.

— Ça en dit long sur le monde dans lequel on vit…

*

Je me méfie toujours des idées reçues, et celle selon laquelle les médias ne colportent que des catastrophes, des accidents, des morts et autres chiens écrasés m’a toujours semblé douteuse.

Certes, les médias rapportent des mauvaises nouvelles. Il faut bien qu’ils le fassent, lorsque les mauvaises nouvelles surviennent. Mais que les mauvaises nouvelles forment la majorité des actualités? Ça m’a toujours semblé exagéré. J’ai donc décidé d’en avoir le cœur net : j’ai fait des tests.

Sortez vos scalpels et vos masques de chirurgien, on a de la dissection à faire.

Dissection du Devoir du vendredi 30 juin 2017

Quelques notes méthodologiques d’abord :

J’ai pris un journal papier afin de m’aider à déterminer ce qui entre et ce qui n’entre pas dans une édition quotidienne, mais l’édition en ligne est disponible ici. J’ai choisi le 30 juin sans raison spéciale. Heureusement, il ne s’est rien passé d’incroyablement majeur du point de vue du Devoir (comme une élection ou un attentat terroriste dans une capitale occidentale) dans les jours précédant le 30 juin.

Je propose de passer en revue tous les articles d’actualité publiés dans le cahier A du Devoir. J’exclus la majorité du cahier B « Week-end », qui renferme principalement les actualités culturelles et sportives, mais je garde la page « Le monde » parce que les actualités internationales sont pertinentes pour cet exercice. J’exclus les chroniques, éditoriaux et lettres des lecteurs ainsi que la page « Idées ». J’inclus autant les entrefilets que les articles plus longs, et autant les texte d’agence que ceux rédigés par les employés du journal (j’ai toutefois ignoré les encadrés).

Ce qui nous laisse :

Titre Résumé Alors, est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle?
Armée canadienne : La mission irakienne prolongée sans discussion Le gouvernement fédéral a décidé que les troupes resteront en Irak jusqu’en 2019, mais les partis d’opposition sont mécontents que cette décision ne soit pas discutée au parlement Euh… Dur à dire? Mauvaise, selon l’opposition, mais si le gouvernement le fait c’est parce qu’il pense que c’est mieux ainsi. Ambigu.
L’OSM en quête d’un nouveau directeur musical Kent Nagano quittera la direction de l’Orchestre symphonique de Montréal en 2020 Encore une fois, difficile de trancher. Kent Nagano est un chef d’orchestre populaire, alors disons mauvaise?
Treize femmes pour inspirer toutes les autres Sortie d’un livre féministe pour enfants par Chelsea Clinton (la fille de Bill et Hillary) Bonne
Stratégie féministe du gouvernement : La lutte pour l’égalité piétine au Québec Le gouvernement du Québec constate des inégalités entre les sexes et lance une stratégie pour y remédier Ambigu. Le constat est négatif mais l’intention du gouvernement est positive.
Évaluation environnementale : L’approche holistique d’Ottawa Le gouvernement fédéral annonce sa réforme de l’évaluation environnementale des projets Les environnementalistes semblent bien accueillir la réforme, alors bonne.
Inquiétudes autour du décret migratoire américain Réactions de Canadiens par rapport à l’entrée en vigueur du décret interdisant l’entrée aux États-Unis aux ressortissants de certains pays musulmans Le décret en soi est une mauvaise nouvelle, donc mauvaise
Accusation de pédocriminalité : Le pape François éclaboussé par l’affaire George Pell Un cardinal accusé de sévices sexuels sur mineurs est appelé à comparaître devant la justice australienne Mauvaise nouvelle pour le Vatican, assurément. Peut-être pas si mauvaise si on ne porte pas le Vatican dans son cœur. Disons tout de même mauvaise.
Colombie-Britannique : L’opposition défait les libéraux de Christy Clark Minoritaires, les libéraux n’ont pas eu la confiance de l’assemblée législative. Soit il y aura de nouvelles élections, soit le NPD formera un gouvernement C’est l’opinion politique du lecteur qui déterminera s’il s’agit d’une bonne ou d’une mauvaise nouvelle. Ça dépend.
Marché canadien : L’accessibilité au logement se détériore à des niveaux records Un indice mesurant la proportion du revenu qu’un Canadien moyen doit dépenser pour son logement atteint des records, surtout à Toronto et Vancouver Mauvaise
L’Alliance syndicale de la construction conteste la loi spéciale La loi en question a mis fin à la grève dans la construction Aucune idée. Ça dépend du point de vue (gouvernemental ou syndical).
Un ex-directeur des services financiers de la BMO arrêté pour détournement La police a arrêté quelqu’un qui aurait fraudé la banque pour presque 9 millions $ Bonne, je suppose, vaut mieux qu’un fraudeur présumé soit arrêté
Le Manitoba ne veut pas de la « tarification du carbone » d’Ottawa Le Manitoba rejoint les rangs de la Saskatchewan pour contester le projet fédéral Personnellement je dirais mauvaise, mais c’est encore là une question éminemment politique, donc ça dépend
Allemagne : 2200 postes éliminés chez Bombardier Transport Le titre dit tout Des postes éliminés, c’est des mauvaises nouvelles, non? (On pourrait argüer1pas trop sûr quant à la présence de ce u-tréma que la restructuration aidera Bombardier et créera plus d’emplois à long terme, etc.)
Renégociation de l’ALENA : Les États-Unis devront baisser le ton L’agence Moody’s juge que les États-Unis ont plus à perdre qu’à gagner s’ils la jouent dur dans une renégociation de l’accord de libre-échange Du point de vue canadien, c’est une bonne nouvelle. Probablement des côtés américain et mexicain aussi.
Le PIB des États-Unis révisé à la hausse à 1,4% Le titre dit tout, encore Bonne
Bourse : Blue Apron fait du surplace Cette entreprise de « prêt-à-cuisiner » n’a pas vu son action décoller au-delà du prix initial à sa première journée en Bourse Hmm. Aucune idée. Je ne me sens pas du tout concerné. La nouvelle a un feeling général plus négatif que positif, je suppose. Mauvaise.
20e anniversaire de la rétrocession : Le président Xi à Hong Kong sous haute sécurité 20 ans après que le Royaume-Uni a rendu Hong Kong à la Chine, et 3 ans après un mouvement pro-démocratie à Hong Kong contre le pouvoir de la République populaire, le président chinois leur paie une petite visite Ambigu. C’est juste une visite protocolaire. La lecture doit aussi dépendre de votre allégeance pro-Chine ou pro-Hong Kong
Le pic de la crise des réfugiés est passé, selon l’OCDE Un autre titre qui dit tout, chapeau, Le Devoir Bonne
Trump fait scandale en injuriant une journaliste Cet aimable président fait encore des siennes avec Twitter Mauvaise
Bientôt la fin du « califat », dit le premier ministre irakien L’État islamique a perdu la plupart de son territoire et de ses revenus, ainsi que la ville de Mossoul Bonne (à moins que vous soyez pro-EI, mais là…)
L’Accord Bangladesh renouvelé De grandes compagnies du textile ont renouvelé un accord pour renforcer la sécurité des travailleurs Bonne
G.-B. : Theresa May, de justesse May est parvenue à obtenir la confiance de la Chambre des communes pour former son gouvernement Ça dépend de vos allégeances politiques
Brésil : 96 policiers visés par un coup de filet antidrogue De nombreux policiers corrompus ont été arrêtés Bonne
Mission réduite au Darfour Les Nations Unies ont approuvé une réduction en budget et en effectifs de la mission de paix au Darfour Ambigu? Je sais pas? C’est une bonne chose de payer moins cher si c’est possible de le faire?

Bon, une chance que j’ai exclu la moitié du journal, sinon on n’en sortirait pas. Quel bilan fait-on de cette démonstration chirurgicale?

La réponse en un nouveau Graphique Tout CrocheMC :

Donc, les bonnes nouvelles, les mauvaises et les « ambigües/ça dépend » se séparent les 24 articles presque exactement en trois. Et surprise, les mauvaises traînent de la patte, avec 7 sur 24.

Naturellement, la catégorisation comporte un certain jugement subjectif de ma part. Un autre que moi aurait sans doute fait les choses légèrement différemment. Par exemple, je ne suis pas certain de la marche à suivre avec les nouvelles judiciaires. C’est mauvais qu’un crime soit commis, mais c’est bon qu’on attrape et punisse le malfaiteur…

En fait, cela m’emmène à me demander ce qu’est, au juste, une bonne ou une mauvaise nouvelle. Il y a des évidences : s’il y a des morts, c’est une mauvaise nouvelle2sauf peut-être quelques cas limites comme l’exécution d’un criminel de guerre. S’il y a des blessés aussi. Le début d’un conflit. Un crime. Un attentat. La dégradation environnementale. Une crise économique. Globalement, je dirais que si un événement est nuisible pour le plus grand nombre, il s’agit d’une mauvaise nouvelle même si cela peut profiter à une petite minorité.

Qu’est-ce qu’une bonne nouvelle? C’est déjà moins évident. Une bonne performance économique, par exemple, ou la conclusion d’une crise ou d’une affaire judiciaire. Certaines réformes politiques en seraient aussi. Nous ne nous sommes pas attardés aux nouvelles culturelles, mais dans la mesure où il s’agit de « nouvelles », on devrait généralement les classifier comme bonnes également. Les actualités scientifiques sont également souvent positives, puisqu’elles rapportent de nouvelles découvertes.

Beaucoup de nouvelles tombent donc dans la catégorie « ambigu/ça dépend ». Ce n’est pas tellement surprenant : beaucoup de nouvelles sont politiques, et la politique, cela va de soi, permet à de nombreux points de vue de s’affronter. Si le Parti X est élu et que je suis un X-iste, mon journal risque de me mettre de bonne humeur. Le contraire sera vrai si je suis un farouche supporteur du parti Y.

Dans une certaine mesure, presque toutes les nouvelles (sauf la plupart de celles impliquant des morts) pourraient être interprétées comme bonnes selon un point de vue et mauvaise selon un autre. Même la déroute de l’État islamique risque de peu vous plaire, si vous êtes un djihadiste… J’ai utilisé mon intuition et mon sens commun pour juger de la classification des nouvelles. Il est certain que certains biais se sont glissés dans l’analyse (ai-je fait exprès de voir moins de mauvaises nouvelles pour prouver mon argument? mes propres positions politiques ont-elles influencé ma lecture des articles?); je crois tout de même qu’il s’agit de résultats valables.

C’est discutable, naturellement — sentez-vous libres d’en discuter.

Mais je vous entends crier :

C’est peut-être un hasard si le 30 juin contient peu de mauvaises nouvelles. C’était peut-être une journée moins pire que les autres

OK, peut-être. Répétons l’exercice pour toute la semaine, soit trois autres éditions du Devoir : les mardi 27, mercredi 28 et jeudi 29 juin3Il n’y avait pas de journal le lundi à cause de la Fête nationale du Québec, et j’ai décidé de ne pas inclure l’édition de la fin de semaine à cause de son format différent, et aussi parce que ça m’enlevait du travail.4Le format change selon les jours. J’ai toujours inclus les actualités, l’international et l’économie, et exclus les sports et la culture (sauf si l’article est en une) ainsi que les opinions. . Je ne vous présenterai pas le détail de la dissection, mais seulement les résultats abrégés. Si vous ne me croyez pas, écrivez-moi et on se jasera ça.

Résultats abrégés :

On aura compris que les quatre colonnes, dans chaque catégorie, représentent respectivement les 27, 28, 29 et 30 juin. J’ai analysé respectivement 26, 29, 29 et 24 articles. Dans un seul cas, celui du 27 juin, les mauvaises nouvelles dépassent les bonnes. Il y a donc une certaine variation, mais globalement, les mauvaises se font plus rares que les bonnes et les « ça dépend ». Je dis : CQFD.

OK, mais qui dit que Le Devoir est représentatif de tous les médias?

Ça tombe bien, j’ai fait la même analyse avec un autre journal, Le Soleil de Québec (on ne m’accusera pas d’être montréalocentriste). En fait, j’allais faire la même analyse, mais c’est long, passer à travers tous les articles d’un journal, et ça devient vite plate. Alors j’ai juste fait le 30 juin. (Et je n’ai pas fait de graphique. Pure paresse.)

Résultat : 16 bonnes nouvelles, 14 mauvaises et 10 ambigües (respectivement 40%, 35% et 25%, à comparer avec les 37,5%, 33,3% et 29,2% du Devoir du même jour). C’est donc globalement similaire5On notera d’ailleurs que quelques articles, tirés d’agences de presse, sont les mêmes dans les deux journaux.

Bon, évidemment, ça n’est que deux journaux et un seul médium, la presse écrite. On pourrait pousser l’analyse plus loin et comparer la radio, la télé, les sites web de nouvelles, les magazines, les algorithmes de Facebook… Mais arrêtons-nous-là. Je ne fais pas une thèse sur le sujet, juste un article de blogue. Mes données ne sont pas à proprement parler scientifiques — mais elles n’en sont pas moins de véritables données, et elles prouvent, dans leur modeste mesure, que l’omniprésence des mauvaises nouvelles dans les médias écrits est un mythe.

Donc, d’où vient ce mythe?

Peut-être croyiez-vous, avant de lire mon article, que les mauvaises nouvelles sont effectivement trop répandues dans les médias. Si c’est le cas : pourquoi?

Pourquoi trouve-t-on des gens qui étudient le stress causé par l’abondance de mauvaises nouvelles? Pourquoi existe-t-il des organisations qui font exprès de ne publier que de bonnes nouvelles (avec un succès très relatif)? Pourquoi la conversation cliché numéro 2557 est-elle, justement, cliché?6Notons toutefois que j’ai trouvé un texte qui défend le même point de vue que le mien, signé Jean Dion

J’ai quelques hypothèses :

  1. Les humains sont plus sensibles aux informations négatives. J’ai déjà lu que psychologiquement, un événement négatif nous affecte trois fois plus qu’un événement positif de la même envergure. Je ne sais pas si c’est vraiment trois fois plus, mais cet effet est réel, et cause peut-être aux lecteurs de journaux de « ressentir » trois fois plus les mauvaises nouvelles, ce qui leur donne à croire qu’elles sont davantage présentes qu’en réalité.
  2. Les mauvaises nouvelles sont plus graves que les bonnes ne sont heureuses. Difficile de trouver une bonne nouvelle équivalente, émotionnellement, à la mort de vingt enfants dans un accident d’autobus. Les bonnes nouvelles sont-elles en général d’impact moindre? C’est possible. Cet effet serait toutefois difficile à distinguer du précédent.
  3. Beaucoup de bonnes nouvelles contiennent aussi des éléments négatifs. Un fraudeur est arrêté, et ses millions rendus aux victimes? Excellente nouvelle! Mais forcément, cela signifie qu’une fraude a été commise, ce qui est plutôt déplaisant. Peut-être que le public a tendance à classifier inconsciemment ce genre de nouvelle comme négative. Similairement, quand les médias, par souci d’objectivité, rapportent les réactions de l’opposition à une action politique, cela peut donner une aura de négativité à quelque chose qui aurait pu être perçu comme positif. Un débat, ça n’a pas tellement l’air joyeux.
  4. Les gens négligent l’existence de points de vue différents des leurs, notamment en politique. J’ai classifié la majorité des nouvelles politiques comme ambigües, parce qu’elles dépendent du point de vue. Mais j’avoue que plusieurs d’entre elles m’ont semblé bonnes ou mauvaises, en fonction de mes propres positions politiques. Il me semble plausible que les gens classifient les nouvelles politiques selon leur propre point de vue — et j’aurais tendance à croire que cela favorise les mauvaises nouvelles, car il est facile de voir du négatif dans la politique. Il est rare qu’une personne soit d’accord avec la plupart des positions de ses gouvernements…

Toutes ces hypothèses me semblent plausibles, et elles font sans doute toutes partie de la réponse.

Mais j’insiste : indépendamment de la perception qu’on en a, les mauvaises nouvelles sont un peu plus rares, en chiffres absolus, que les bonnes. Considérons le mythe déboulonné.

Il fut un temps où, en pensant à la question, je me disais que l’abondance des mauvaises nouvelles était en fait une bonne chose : comme les nouvelles rapportent ce qui est inhabituel, ce qui sort de l’ordinaire, la négativité des médias cache une leçon sur notre monde : il va pas pire. Les choses se passent bien, la majorité du temps, et ce sont les exceptions qui se retrouvent dans les journaux. N’est-ce pas une prise de conscience agréable? Je m’étais dit que ça ferait une belle conclusion à cet article.

Mais comme les mauvaises nouvelles ne sont pas majoritaires, il n’est même pas nécessaire d’en arriver là!

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