Les récifs Ernest-Legouvé et Maria-Theresa, et quelques autres objets fantômes de la même région

Détails d’une carte sismique du Pacifique préparée par le ministère de la Géologie de l’Union soviétique (1976). On y voit du nord au sud : le banc Wachusett (г. Уочусетm), le récif Ernest-Legouvé (риф. Эрнест-Легуве), le récif Maria-Theresa (риф. Мария-Тереза) et le banc Sophie-Kristensen (г. Софи-Кристенсен)1Le saviez-vous? L’équivalent en russe du « t » ressemble à un « m » minuscule dans une police italique. La preuve : en romain т, en italique т. C’était mêlant quand j’essayais d’utiliser mes maigres connaissances de l’alphabet cyrillique pour déchiffrer la carte.. La carte ne montre pas le récif Jupiter, censé se trouver près du Maria-Theresa.

  • Où : dans le Pacifique Sud, à 2500 km à l’est de la Nouvelle-Zélande
  • Quand : supposément vus en 1843 (Maria-Theresa), 1878 (Jupiter), 1899 (Wachusett) et 1902 (Ernest-Legouvé). Des recherches entreprises dans les années 1950, 1970 et 1980 n’ont pas permis de retrouver le récif Maria-Theresa ni les autres. Certaines cartes du XXIe siècle les montrent pourtant encore.
  • Aussi connus sous le nom de : île Tabor (Maria-Theresa)

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« Monsieur Cyrus, croyez-vous qu’il y ait des îles à naufragés?

— Qu’entendez-vous par là, Pencroff?

— Eh bien, j’entends des îles créées spécialement pour qu’on y fasse convenablement naufrage, et sur lesquelles de pauvres diables puissent toujours se tirer d’affaire!

— Cela est possible, répondit en souriant l’ingénieur.

— Cela est certain, monsieur, répondit Pencroff, et il est non moins certain que l’île Lincoln en est une! »

Nous sommes à Amiens, vers 1874, et Jules Verne, ayant écrit ce qu’on vient de lire, ne peut réprimer un léger sourire.

L’île mystérieuse, c’est-à-dire l’île Lincoln, ne se peut pas. Elle est trop riche, trop abondante en merveilles botaniques et zoologiques. Elle est de toute évidence créée de toutes pièces : c’est véritablement une « île à naufragés », tirée des flots par le génie littéraire de l’auteur. Verne, conscient de son artifice, n’hésite pas à incorporer dans son livre un soupçon d’ironie.

Dans la deuxième partie de L’île mystérieuse, les personnages naviguent jusqu’à l’île Tabor, non loin. « Ce n’est qu’un îlot beaucoup moins important que l’île Lincoln », affirme le personnage Harbert. On y trouve « des passes assez capricieuses que les récifs [laissent] entre eux ». Surtout, « il n’y avait pas à douter que ce fût bien l’île Tabor, puisque, d’après les cartes les plus récentes, il n’existait aucune autre île sur cette portion du Pacifique, entre la Nouvelle-Zélande et la côte américaine. »

Que disent les cartes les plus récentes, en 1874? Elles identifient, à cet endroit, un péril : le récif Maria-Theresa. Des rochers à peine sortis de la mer, sans doute. Verne n’a pas ici la licence pour imaginer ce qu’il veut. C’est néanmoins l’endroit idéal pour y naufrager, entre deux romans, le personnage d’Ayrton, un criminel.

Le récif Maria-Theresa, on ne le saura que beaucoup plus tard, n’existe pas, ni les autres bancs, rochers, écueils, îlots et brisants que signaleront, au fil du temps, les navigateurs qui passent dans cette région. Mais l’un d’entre eux fera l’objet d’une curieuse coïncidence.

En 1902, trois ans avant la mort de Jules Verne, un récif de 100 m de long est découvert par le capitaine du navire Ernest-Legouvé. De qui cette embarcation tire-t-elle son nom? D’un écrivain français, contemporain de Verne et, paraît-il, son ami, ou en tout cas une connaissance. Le capitaine donne ce nom au récif. Or les coordonnées du récif Ernest-Legouvé correspondent, avec une étonnante exactitude, à celles de l’île Lincoln, créée par Verne trente ans plus tôt.

Certains pensent que Verne a tout prévu. Que le récif apparaissait déjà sur de rares cartes avant 1902, et que Verne s’en est servi pour inventer son île mystérieuse dans le but explicite d’honorer son ami.

Je suis sceptique, je préfère croire aux coïncidences. Mais j’imagine aussi Jules Verne vers la fin de sa vie, à Amiens. Il est dans son lit, malade du diabète. Sa femme lui apprend que le récif Ernest-Legouvé vient d’être découvert à proximité de l’île Tabor. Faible, fatigué, il ne peut, néanmoins, réprimer un léger sourire.

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