L’athéisme de degré deux

I.

J’ai grandi sans religion.

Mes parents ont rejeté le catholicisme, religion presque universelle des Canadiens-français, très tôt dans leur vie. Ils n’ont pas fait baptiser leurs enfants et ne leur ont presque rien transmis sur ce plan-là — sauf les livrets sur l’histoire de la naissance de Jésus qu’on pouvait accrocher dans l’arbre de Noël à raison de un par jour du 1er au 24 décembre. (Je n’ai jamais trop compris pourquoi mes parents ont acheté ces petits livres; ça ne cadre pas très bien avec leur personnage.)

Beaucoup de gens, sinon la plupart, sont élevés dans la religion de leurs parents par défaut. J’ai été élevé athée par défaut.

C’est le cas de beaucoup de Québécois de ma génération, mais je dirais que la plupart d’entre nous avons été élevés comme catholiques non pratiquants et/ou non croyants, pas tout à fait comme athées. Dans mon cas, la non-existence de Dieu était explicite. La frontière entre ces deux catégories est poreuse, évidemment (cf. les livrets sur l’histoire de la naissance de Jésus susmentionnés).

Je suis encore athée et je ne crois pas changer de sitôt. Il est clair que Dieu, dans les sens qu’on Lui1J’aime ça mettre une majuscule aux pronoms qui réfèrent à Dieu, même si c’est surtout ironique puisque je n’Y crois pas. donne habituellement, n’existe pas. J’ai même écrit que la plupart des gens ne croient pas vraiment en Dieu, quoi qu’ils en disent.

(Il y a des définitions moins conventionnelles de Dieu, par exemple la force inconnue qui a engendré les lois de la physique, ou un comité d’entités multidimensionnelles qui a créé l’Univers en tant qu’expérience scientifique. Selon les définitions, on peut me considérer agnostique.)

Ai-je regretté d’avoir été élevé athée? Parfois, vaguement. Les athées ne sont pas moins vulnérables que les croyants aux crises existentielles, et il est normal, dans les moments sombres, de se demander si l’on aurait pas été mieux avec une tradition religieuse pour faire face à l’Abysse en brandissant des certitudes. Mais on ne peut pas simplement décider qu’il serait mieux de croire une chose à laquelle on ne croit pas. La foi ne s’active pas sur commande. Et puis de toute façon, les croyants semblent aussi vulnérables que les athées aux crises existentielles, ou presque. C’est la philosophie en général, et non la seule philosophie religieuse, qui est équipée pour combler l’Abysse et mettre un panneau disant « DANGER SOL INSTABLE NE PAS MARCHER ICI SAUF EN CAS D’ABSOLUE NÉCESSITÉ ».

Donc, j’ai toujours été athée. Je ne suis pas devenu athée à la suite d’une crise de foi ou d’une grande remise en question spirituelle, comme c’est le cas de beaucoup d’anciens croyants. Je vous dis ça parce que je crois que le bagage d’une personne a une grande importance lorsque vient le temps de comprendre son opinion sur la spiritualité et la religion. Forcément, ce que je m’apprête à écrire sur l’« athéisme de degré deux » dépend de mon histoire personnelle.

II.

Tel un rabbin tchèque donnant vie à l’argile pour en faire un golem, je crée un homme de paille et je le nomme « Sylvain ».

Sylvain est athée. Pas agnostique : il croit que Dieu n’existe pas et il sait qu’il a raison. Sylvain est un athée pratiquant, militant, un missionnaire qui voudrait convertir la planète entière à son sytème de croyances — qui consiste justement à n’en avoir pas.

Sylvain aime bien participer à des discussions sur internet. Il n’hésite jamais, lorsque le contexte s’y prête, à qualifier les religions de « contes de fée ». Croire en Dieu, dit-il, c’est l’équivalent de croire au Bonhomme Sept Heures  ou au lapin de Pâques : il s’agit d’histoires qu’on raconte aux enfants pour les manipuler, mais que les vrais adultes savent correctement rejeter. Les adultes qui croient encore en Dieu sont soit stupides, soit naïfs, soit terrorisée à l’idée de faire face à l’Abysse sans avoir un gardien céleste omniscient pour leur tenir la main.

La Bible, le Coran, la Bhagavad-Gita et les autres textes sacrés sont des recueils de fiction écrits il y a des siècles et on devrait, affirme Sylvain, les considérer comme tels. Les interpréter littéralement, c’est l’équivalent pour les humains du futur de considérer Harry Potter et le Guide du voyageur galactique comme des livres renfermant la Vérité Absolue et d’organiser leur vie autour d’eux. Ce serait niaiseux de la part des humains du futur, avouez.

D’autant plus que les religions et leurs livres sacrés sont plein d’incohérences et de problèmes éthiques. Vous voulez vous en servir comme code moral? OK, dit Sylvain, mais êtes-vous sûr que la Bible est le meilleur guide de déontologie? Assassiner tous les premiers-nés d’Égypte, on n’approuverait pas tellement aujourd’hui. Inonder la planète et tuer 99,9% de l’humanité non plus. Et que dire de l’obsession que semble avoir Dieu pour la lapidation comme méthode d’exécution? Sans parler des conséquences directes de la religion, comme les guerres saintes, les attentats terroristes, la persécution, le ralentissement de la science, etc., etc.

Bon. Sylvain est un homme de paille créé spécifiquement pour cracher sur la religion. Mais est-il vraiment fictif? Ce n’est pas très difficile de trouver ce genre d’arguments sur internet.

Souvent, l’attitude de Sylvain est exprimée avec respect et nuance. Parfois, elle prend la forme de textes d’un haut niveau littéraire, notamment sous la plume de gens comme Richard Dawkins ou Christopher Hitchens. D’autres fois, elle ressemble plutôt à « OK, LES GENS QUI PENSE QUE LEUR VIE EST CONTRÔLER PAR ALLAH OU VISHNU PEUVENT-TU ARRÊTER AVEC LEURS HISTOIRES DÉBILES DE PÈRE NOËL PIS ON PEUX-TU ENFIN PROGRESSER COMME SOCIÉTÉ? » avec un nombre de fautes d’orthographe pouvant prendre des proportions considérables.

Appelons cette attitude l’« athéisme de degré un ».

Même si j’ai l’air de le dénigrer, je suis assez sympathique à l’athéisme de degré un. Je suis globalement d’accord avec. Je préfère le respect et la nuance, ou les textes articulés de Dawkins ou Hitchens, mais voir quelqu’un attaquer la religion avec des insultes et des sophismes provoque chez moi quelque chose comme un roulement d’yeux, pas de la colère noire et de l’exaspération profonde.

(C’est la même chose quand on voit quelqu’un argumenter très mal en faveur de positions politiques avec lesquelles on est d’accord. Ça ne provoque pas les mêmes émotions que quelqu’un qui argumente très mal en faveur de positions politiques contraires aux nôtres.)

D’ailleurs, pendant la majeure partie de ma vie, j’étais aussi un athée de degré un. La religion me semblait un phénomène simple à expliquer, qui reposait sur la naïveté des gens et leur tendance à ne pas aimer changer d’avis. Elle ne me dérangeait pas beaucoup, et je n’y étais pas ouvertement hostile, mais je me disais qu’il serait bien de s’en débarrasser si c’était possible. Au minimum, ça permettrait à la science d’aller plus vite.

Puis, tranquillement, ma position sur le sujet a évolué.

III.

L’une des premières choses qui m’a fait prendre conscience de la valeur du catholicisme au Québec, c’est lorsque j’ai réalisé que sans lui, nous n’existerions peut-être pas comme peuple. Après la conquête britannique, le clergé a servi d’élite pour les Canadiens-français, et les a encouragés à faire des bébés. Beaucoup de bébés. Sans cette revanche des berceaux, il est plausible que les francophones d’Amérique du Nord n’auraient pas été assez nombreux pour résister à l’assimilation. Je ne sais pas si le Québec aurait été un meilleur endroit s’il avait été moins catholique. Peut-être2En tout cas, très certainement, je ne souhaite pas qu’on revienne à une société dominée par le clergé.. Mais l’idée que ma culture aurait pu disparaître n’eût été de la religion m’a fait réfléchir.

J’ai réalisé aussi que les prêtres sont des hommes en général très intelligents et intéressants. J’ai eu peu de contact avec les prêtres, mais ceux avec qui j’ai parlé m’ont toujours fait un effet positif3c’est une généralisation, évidemment. Il y a sans aucun doute des prêtres très mauvais. Mais ce sont des personnes généralement meilleures qu’on pourrait le croire, si on part de l’idée que la religion est une chose très négative.. En fait, plus largement, beaucoup de gens très intelligents et intéressants sont religieux. Plusieurs de mes amis sont religieux, et ce sont mes amis parce que je trouve qu’il s’agit de bonnes personnes et généralement pas des gens stupides, naïfs ou peureux.

Il y a même des cas d’athées qui se mettent à croire, ou du moins à devenir « spirituels ». Il y a des gens — dont des scientifiques, des artistes, des gens qui ont du succès et probablement l’intelligence qui vient avec — qui se convertissent d’une religion à une autre. Pourquoi une personne déciderait-elle que non, finalement, la Bouddha a tout faux — clairement c’est la Bible qui renfermait la vérité pendant tout ce temps! 4Et puis, réfléchir à ce que ça signifie de croire en Dieu, comme je l’ai fait en écrivant mon article cité plus haut, m’a fait comprendre que peu de gens croient littéralement ce que les religions et leurs textes sacrés enseignent. Sauf quelques fondamentalistes, la plupart des gens qui se disent religieux seront parfaitement d’accord pour dire que tout ce qui est dans la Bible (et le Coran, etc.) est sujet à interprétation.

Il y a aussi une création constante de nouvelles religions. On ne le réalise pas toujours, parce que les mouvements religieux récents sont minuscules à côté du christianisme, de l’islam, de l’hindouisme et du bouddhisme, mais les sectes et les spiritualités nouvelles sont monnaie courante. Il y a même des gens qui tentent de ressusciter les cultes païens antiques. Pourquoi vouloir ramener les croyances en Zeus et Odin dont l’humanité s’est débarrassée depuis longtemps?

Ça ne colle pas. Si la religion était aussi mauvaise que le prétendent les athées de degré un comme Sylvain, il me semble que ce serait plus évident que ça.

IV.

La religion fait toutes sortes de choses très mal. Elle promeut la croyance envers des entités qui n’existent pas. Elle est un mème qui tente de se propager par tous les moyens, comme le prosélytisme et l’interdiction de l’apostasie. Elle est dogmatique et génératrice de conflits. Elle est très conservatrice, souvent trop.

Retournons la médaille. Qu’est-ce que la religion fait bien?

  1. Elle crée des communautés cohésives. C’est peut-être le plus important. La société contemporaine est assez atomisée, c’est-à-dire que les gens vivent comme individus assez déconnectés les uns des autres. Pourtant, il me semble que d’appartenir à une communauté — qui peut te soutenir si tu es dans le trouble, avec qui tu partages une culture, etc. — est une chose importante pour le bonheur. Les
  2. Elle répond aux angoisses existentielles. Les grandes questions sur notre place dans l’Univers et le but de notre existence sont un bogue du logiciel humain depuis toujours. Les religions sont des patchs qui permettent de minimiser le problème sans avoir besoin d’apprendre comment le logiciel fonctionne.
  3. Elle inspire de l’art. La musique de Bach. L’Odyssée, la Divine Comédie. Les temples et les mosquées et les églises et les pagodes partout dans le monde. Tout ça a une grande valeur et n’existerait pas sans la religion.
  4. Elle protège les cultures. J’ai noté plus haut que la culture québécoise doit peut-être son existence au catholicisme. Je crois que ce principe est généralisable : de nombreux peuples s’identifient fortement à leur religion, notamment lorsqu’ils sont en situation minoritaire. Les religions, avec la langue et les arts, sont une composante importante des cultures, qui seraient sans doute moins différenciées sans elles. Or la diversité culturelle est une richesse qui rend le monde plus intéressant.5Le cas du reconstructionnisme païen est souvent très lié à cet aspect : en Europe, par exemple, le paganisme était très spécifique à chaque culture avant que le christianisme balaie tout, et ceux qui participent à sa résurrections le font le plus souvent par attachement à leur culture.

[AJOUT : Pour une raison ou une autre, je n’ai pas pensé à la moralité quand j’ai écrit cet article. C’est certain que les religions créent et entretiennent des codes moraux, ce qui est très important. Cela dit, je préfère ne pas me prononcer quant à savoir si les religions font ce travail bien.]

Notons ici un point commun parmi tous ces aspects : aucun d’entre eux ne requiert explicitement l’existence d’une (ou plusieurs) divinité(s). On peut créer des communautés sans histoires de Père Noël. On peut utiliser la philo pour trouver sa place dans l’Univers. On peut s’inspirer de l’amour ou de la nature ou de mille autres choses pour faire de l’art. On peut fonder sa culture sur des valeurs qui n’ont rien de religieux.

Mais la religion ramasse tout ça ensemble, l’emballe dans un joli paquet, et le distribue gratuitement sur le coin de la rue. C’est efficace.

La religion est un package deal.

V.

Je ne saurais dire si les religions sont, au net, un phénomène positif ou négatif. Peu importe la réponse, les athées peuvent-ils s’inspirer de ce qu’elles font bien? Je crois que oui, et c’est ce que j’appellerais l’athéisme de degré deux.

En bref :

  • L’athéisme de degré un, c’est l’athéisme qui est hostile à la religion et qui voudrait la voir disparaître.
  • L’athéisme de degré deux, c’est l’athéisme qui est plutôt favorable à la religion, du moins à certains de ses aspects, et qui voudrait copier ces derniers pour améliorer le monde.

Cette catégorisation a une valeur limitée, on s’entend. Je fais exprès de contraster deux attitudes qui ne sont pas forcément mutuellement exclusives. Mais je crois que ça décrit bien deux principaux pôles qu’on peut adopter pour considérer le phénomène religieux tout en y étant extérieur.

Je crois aussi que l’athéisme de degré deux est une attitude beaucoup plus productive que l’athéisme de degré un. Les religions ne sont pas près de disparaître : leur pouvoir mémétique est beaucoup trop fort. Pour améliorer le monde, il faut les remplacer par quelque chose qui comble les mêmes besoins, mais sans leurs effets néfastes6Un peu comme le christianisme a remplacé les cultes païens — sauf pour la diversité culturelle, c’était sans doute une bonne chose, sur le plan moral. . Idéalement, il faut que ce soit aussi un package deal, sinon ce ne sera pas pratique. Personne ne voudrait remplacer le couteau suisse qu’il traîne en permanence par un couteau simple + une scie + une loupe + des pinces + des ciseaux + un cure-dents + un tire-bouchon + toutes les autres patentes dans ce couteau suisse.7Deux phénomènes qui ont tenté sans succès de déloger les religions : les grandes idéologies du XXe siècle (communisme, fascisme), avec des résultats souvent désastreux, et le nationalisme, qui est aujourd’hui en perte de vitesse.

VI.

Parfois je me demande si je me convertirai un jour à une religion. La réponse est presque certainement non, si l’on définit « religion » de la manière traditionnelle.

Si on considère un sens très large de « religion », peut-être. Le mouvement rationaliste joue en partie ce rôle pour moi depuis un an environ. J’ai écrit dans ce blogue que les textes d’Eliezer Yudkowsky m’ont fait un effet analogue à celui d’un livre sacré — c’est une exagération, mais pas par beaucoup. La rationalité donne des réponses aux questions existentielles. En s’organisant autour de communautés intentionnelles, comme il y en a une à Montréal, elle accomplit la première tâche de la religion. Elle inspire un peu d’œuvres d’art, surtout de la littérature, mais l’effet est moindre, et je ne crois pas qu’elle fasse grand-chose pour la diversité culturelle, surtout qu’elle est un phénomène presque exclusivement anglophone.

Donnons-lui le score de 2 sur 4. C’est déjà pas mal.

Si quelque chose doit remplacer les religions actuelles, je prédis qu’il s’agira de mouvements intellectuels de la sorte. Des individus charismatiques qui développent non seulement un système de pensée, mais aussi une culture et une communauté autour de ce système.

C’est essentiellement ce qu’on fait tous les grands prophètes, de Zoroastre à Joseph Smith, en passant par Bouddha, Confucius, Jésus et Mahomet. Il y a sans doute des prophètes parmi nous, sans qu’on le sache8J’ai déjà lu un texte qui décrivait l’intellectuel controversé Jordan Peterson comme un prophète, par exemple. Ça peut paraître étonnant, mais ça a quand même du sens de le voir sous cet angle.. Certains de ces nouveaux prophètes émergeront des courants religieux existants, d’autres pas. Ils fonderont de nouvelles religions qui seront mieux que les religions actuelles.

Je m’y convertirai peut-être, car je suis un athée de degré deux — ce qui signifie au fond que je serais religieux si les religions étaient optimisées.

Un commentaire


  1. Allo Étienne!

    J’ai transmis ton écrit sur l’athéisme degré 2 à mon fils Louis, dont le commentaire se lit comme suit: « Bravo Étienne! C’est une belle démonstration! Il faut peut-être que tu regardes du côté de René Girard pour approfondir tes références mimétiques et percevoir les choses cachées depuis la fondation du monde. Amicalement, Louis Roy, philosophe

    Bravo Étienne! De Michel

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *