La plupart des gens ne croient pas en Dieu (même s’ils croient que oui)

Quelle est la différence entre les phrases suivantes?

« Il pleut. »

« Je crois qu’il pleut. »

D’un point de vue strictement factuel, ces deux phrases signifient la même chose. Le locuteur exprime son avis par rapport au fait qu’il pleuve ou non; dans les deux cas, il peut se tromper.

La différence se cache dans le degré de certitude associé à cette affirmation. On utilise communément le verbe « croire » pour laisser exprimer une nuance de gris1Autres façons de dire l’incertitude : Je pense qu’il pleut. Je suppose qu’il pleut. J’imagine qu’il pleut. À mon avis, il pleut. Je dirais qu’il pleut., alors que son absence laisse entendre qu’on est sûr de ce que l’on avance. S’il pleut à siaux et que vous êtes trempé, vous ne direz pas « je crois qu’il pleut ».

Comparons maintenant :

« Dieu existe. »

« Je crois que Dieu existe. »

Laquelle de ces deux phrases entend-on ou lit-on plus souvent? Il me semble que c’est la deuxième, ou l’une de ses nombreuses variations. On entend rarement quelqu’un affirmer, sans parler de « foi », de « croyance » ou autres sentiments personnels, que Dieu existe, point à la ligne.

Naturellement, on pourrait souligner que cet usage du verbe croire est différent du premier, et que j’ai tort de les comparer. De fait, le Wiktionnaire donne dix définitions différentes (mais proches) du verbe croire, dont l’une est expressément religieuse. Certes. L’observation reste pourtant curieuse : pourquoi, lorsqu’on traite des sphères religieuses ou spirituelles (ou pseudo-scientifiques) de l’existence, utilise-t-on le verbe croire beaucoup plus fréquemment que lorsqu’on parle de choses ordinaires? Ne pourrait-on pas s’en passer?

En d’autres termes : pourquoi « croit »-on en Dieu, en la réincarnation ou à l’efficacité des traitements homéopathiques — alors qu’on ne « croit » pas en la gravité, en la mort, à l’existence des chats ou au fait que les cerises sont à 1,99$/lb cette semaine à l’épicerie?

Ma réponse (qui n’est pas la seule possible) : parce qu’on croit les seconds hors de tout doute, alors qu’on ne croit les premiers qu’avec un haut degré d’incertitude — voire, qu’on ne les croit pas du tout.

Il serait sans doute judicieux de clarifier ce qu’est au juste une croyance. Discutons-en.

(Et notons au passage qu’il est à la fois extrêmement facile et extrêmement inutile de passer tout son temps à débattre de définitions. Ce n’est pas mon but. Mais il faut bien savoir de quoi on parle; au terme de cet article, j’espère avoir réussi à décrire un concept général qui correspond à ce phénomène réel appelé communément « croyance ».)

L’Univers dans un cerveau

Voici un cerveau humain.

Il s’agit d’une machine incroyablement compliquée — 100 milliards de neurones, eux-mêmes de petites machines cellulaires complexes, plus un nombre équivalent de cellules de soutien, et des connexions, alias des synapses, qui se comptent par billions2Je pense que le mot approprié est billion. Le fait qu’il existe une échelle courte et une longue pour les grands nombres, et que billion signifie une chose dans l’une et une autre dans l’autre, et que l’anglais utilise la courte et le français la longue, et que je lis autant (sinon plus) en anglais qu’en français, rend tout ça assez mêlant.. Le cerveau est loin d’être parfait, mais c’est un outil somme toute assez sophistiqué, ce qui tombe bien, parce que c’est le seul à notre disposition pour appréhender et comprendre le monde qui nous entoure, alias l’Univers :

L’Univers est de loin plus vaste et plus compliqué qu’un cerveau humain. D’abord, il contient 7,5 milliards de cerveaux humains3Pour avoir les derniers chiffres sur la population mondiale je suis tombé sur cette page qui montre un petit pictogramme pour chaque individu et qui en ajoute pour illustrer la croissance de la population — étourdissant.. C’est beaucoup.

Ajoutons à cela tout le reste de chaque corps humain, et les corps et les systèmes nerveux de tous les animaux, et toutes les autres formes de vie, et les machines artificielles telles que les ordinateurs, et toute la matière inerte contenue dans les planètes et les étoiles et les nuages de gaz interstellaires et les trous noirs de notre galaxie et toutes les autres galaxies et leurs étoiles et leurs planètes et leurs éventuelles civilisations extraterrestres qui sont peut-être immensément plus complexes que la nôtre, sans parler des entités surnaturelles telles que les dieux dont beaucoup supposent l’existence…

Clairement, notre petit cerveau ne fait pas le poids.

On n’a pas le choix, pour cartographier le monde, d’utiliser notre cerveau. C’est lui qui dessine la carte, et c’est aussi lui qui la stocke dans sa mémoire. Mais le résultat, forcément, est une simplification. Une compression. Il est physiquement impossible de mettre dans ce cerveau une carte aussi précise et détaillée que le territoire qu’elle prétend représenter.

Une croyance, c’est un détail dans la carte. La représentation mentale d’un état de choses dans la réalité.

Et donc, tout ce que vous savez (ou pensez savoir) est un détail sur cette grande carte de l’Univers que vous avez dessinée et ajustée tout au long de votre vie, et que vous stockez dans 1,3 kilo de gelée de neurones.

Avertissement : la discussion risque de devenir méta à partir de ce point

On s’en doute, notre capacité de représenter l’Univers dans un cerveau vient avec un paquet de complications. En voici trois.

Complication n°1 : Un détail peut être correct ou incorrect. Si je veux savoir la forme du continent nord-américain et que je consulte la carte suivante…

… je risque d’avoir une image assez déformée de la réalité. Si je fais aveuglément confiance à ma carte et que je m’en vais naviguer dans les mers septentrionales, j’aurai peut-être des problèmes. Dans les faits, on ne fait souvent pas confiance aveuglément à notre carte, et chaque détail est associé à un degré de probabilité.

Complication n°2 : Le cerveau et sa carte font partie de l’Univers. Forcément, donc, la carte doit se cartographier elle-même! Certains détails renferment de l’information sur d’autres détails — dit autrement, vous pouvez avoir des croyances au sujet de vos croyances (et de leur probabilité). C’est assez méta pour vous?

Complication n°3 : Même si la carte est grandement simplifiée par rapport à l’Univers, elle est encore trop complexe pour une partie importante du cerveau : la conscience. Vous ne portez jamais attention simultanément à tout ce que vous savez ou croyez savoir sur l’Univers. Il y a des détails de la carte que vous oubliez, ou qui sont là par instinct, pas par apprentissage, ou qui ne sont que des impressions jamais verbalisées qui néanmoins influencent votre comportement. Parfois, on est même conscient d’une croyance sur une croyance, mais pas vraiment de l’état de la seconde croyance en soi.

Je vous l’avais dit que ça allait être méta.

Attardons-nous à un cas particulier. Pour ce faire, imaginons Bob.

Bob aime les activités de plein air. C’est un fait qu’il sait au sujet de sa personne, et lorsqu’Alice lui demande s’il aime le plein air, Bob répond « oui ».

Dans les faits, à chaque fois que Bob fait de la randonnée, du camping, de la pêche ou du ski, Bob s’emmerde. Il a hâte de rentrer chez lui, il trouve les insectes désagréables, il ne partage pas l’enthousiasme de ses amis lorsqu’ils décident d’emprunter le sentier de 14 km au lieu de celui qui en fait 3. En clair, Bob n’aime pas le plein air.

Mais quand Alice lui propose de passer une fin de semaine dans le bois avec quelques amis, Bob dit oui. Puisqu’il aime le plein air!

Que se passe-t-il dans la carte de l’Univers de Bob? Deux possibilités :

  1. La proposition « J’aime le plein air » est là, mais elle est erronée. Bob se trompe à son propre sujet. Lorsqu’il part dans le bois, Bob s’attend à s’amuser, mais il revient déçu.
  2. La proposition « J’aime le plein air » n’est pas dans la carte, mais la proposition « La proposition “J’aime le plein air” est vraie » y est. Ouf. Décortiquons :

Bob ne croit pas vraiment qu’il aime le plein air. Lorsqu’il part pour une fin de semaine dans le bois, il ne s’attend pas à s’amuser beaucoup.

En revanche, pour toutes sortes de raisons, Bob croit aimer le plein air. Peut-être parce qu’il trouve vertueux d’aimer le plein air (la nature, la santé, etc.); ou parce que si tous ses amis aiment ça, ça doit être vachement bien, non? Il s’agit d’une croyance inconsciente — et fausse. Mais elle est réellement là, et lorsque Bob consulte sa carte pour répondre à la question « Aimes-tu le plein air? », c’est cette croyance qui détermine sa réponse.

On sera peut-être tenté de dire que tout le monde peut bien croire ce qu’il veut, et si Bob dit aimer le plein air (qu’il ait raison ou tort), c’est son affaire, et je suis bien prétentieux d’affirmer qu’il ne croit pas vraiment en ce qu’il dit. Je réponds — et cela constitue le cœur de ma définition du mot « croyance » :

Une croyance n’existe dans la carte mentale de l’Univers de quelqu’un4dit autrement, elle est « sincère » que dans la mesure où elle correspond aux attentes de ce quelqu’un envers la réalité de l’Univers.

(Je répète qu’on peut définir « croyance » de bien des façons, mais que cette définition coïncide assez bien, à mon avis, au concept le plus utile généralement associé à ce mot.)

Si Bob dit aimer le plein air, et s’attend en effet à avoir du plaisir pendant une fin de semaine dans le bois, cette croyance existe dans sa carte.

Si Bob dit aimer le plein air, mais ne s’attend pas vraiment à s’amuser, cette croyance n’existe pas dans sa carte.

Si j’affirme qu’il pleut, mais que je m’attends à rester sec si je sors sans parapluie, je ne crois pas vraiment en ce que j’affirme.

Si au contraire je m’attends à être trempé, ma croyance est sincère.

Théologie électromagnétique

Examinons maintenant le cas de Kelly-Ann. Kelly-Ann trouve pas mal cool la mythologie grecque, au point de participer à des cérémonies de reconstructionnisme païen et d’affirmer, lors d’un orage, qu’elle « aime croire » que la foudre est causée par la colère de Zeus.

Mais le croit-elle vraiment?

Il est plus difficile d’avoir des attentes vérifiables lorsqu’on parle d’un phénomène comme la foudre — on ne peut pas vraiment créer la foudre expérimentalement, et prendre un avion pour explorer un nuage orageux dans le but de trouver Zeus n’est sans doute pas l’idée du siècle. Néanmoins, si Kelly-Ann a des notions de physique, elle risque de se douter que la foudre a à voir avec les charges électriques dans les nuages. Plus encore, elle a peut-être l’intuition que de postuler l’existence d’un être complexe tel que Zeus est beaucoup plus difficile à justifier que celle de simples particules chargées électriquement. Plus ou moins consciemment, donc, Kelly-Ann ne s’attend pas à ce que ce soit vraiment la colère de Zeus qui engendre les orages.

Dans sa carte de l’Univers, le détail « La foudre est causée par Zeus » n’existe pas.

Le détail « Kelly-Ann croit que la foudre est causée par Zeus » existe-t-il? C’est discutable. J’ai dit que Kelly-Ann « aime croire » que Zeus est derrière la foudre — et l’utilisation du verbe « aimer » me semble indiquer qu’elle n’est même pas sûre de se croire elle-même!

Transformons le Z en un D et traduisons le résultat du latin vers le français

Je connais des gens qui disent « vouloir croire » que Dieu existe. Il y en a qui « préfèrent croire », qui « ont besoin de croire », qui « pensent que d’un point de vue moral il vaut mieux croire », voire qui « cultivent le doute par rapport à leur foi ».

Autrefois, j’avais tendance à admirer ces gens, en tout cas en comparaison de ceux qui se contentent de « croire ». Au moins, me disais-je, ils n’avalent pas tout rond leur doctrine religieuse, ils y réfléchissent un minimum.

Puis je me suis rendu compte que ces formulations exprimaient une confusion dans leur carte de l’Univers. En clair, ces gens ne croient pas en Dieu. Ils ne s’attendent pas, au fond d’eux-mêmes, à ce que l’Univers comporte un Dieu. Mais pour toutes sortes de raisons — sociales, existentielles, intellectuelles, conventionnelles — ils essaient de se persuader qu’ils y croient.

Maintenant je n’admire plus ces gens; je suis plutôt triste pour eux. Ils se dupent eux-mêmes. Ceux qui croient sincèrement en Dieu se trompent, mais au moins ils sont cohérents, et il existe une (petite) chance de les persuader du contraire, si on démontre que leurs attentes sont fausses.

Les Grecs anciens croyaient sincèrement que Zeus causait la foudre5Pas tous, genre pas Socrate, mais sûrement beaucoup d’entre eux. De nos jours, on en connaît assez pour savoir que c’est impossible, et plus personne n’y croit (même si Kelly-Ann essaie très dur).

Revenons à ce que je disais en ouverture sur la différence entre dire « Dieu existe » et « Je crois que Dieu existe ».

Tel que le titre le laisse explicitement entendre, je crois que la plupart des gens, de nos jours, ne croient pas sincèrement en Dieu. Et oui, j’inclus dans « la plupart des gens » la majorité des gens qui se disent croyants.

C’est sans doute un bon moment pour une autre capsule de type Il-y-a-plusieurs-façons-de-définir-X! » Il y a plusieurs façons de définir Dieu, et la force du paragraphe précédent dépend forcément de la définition utilisée. Si par « Dieu » on entend « Roi barbu des Olympiens qui contrôle la foudre », presque tout le monde sera d’accord avec moi. Si, au contraire, on entend une « force vitale abstraite et inconcevable qui imprègne le cosmos », il me semble plausible qu’un grand nombre de gens croient sincèrement à ça. Même moi, je suis plutôt agnostique sur cette question — il est bien possible qu’il existe « quelque chose ».

Mais si on entend n’importe quelle divinité parmi celles des principales religions actuelles, telles que décrites dans la Bible, le Coran, la Tanakh, la Bhagavad-Gita, le Livre de Mormon ou le Guru Granth Sahib6et bien d’autres!

Si on entend par là un être omnipotent et omniscient capable de séparer la Mer Rouge ou de ressusciter les morts ou de multiplier le pain et les poissons ou d’exaucer les prières ou de juger les âmes selon un code moral qu’Il a transmis à Moïse sur le Mont Sinaï…

Je crois que très peu de gens s’attendent à ce que toutes ces choses soient vraies.

Même des gens qui gagnent leur vie à faire de la théologie. Même des chefs religieux. Même le pape et le dalaï-lama et le roi d’Arabie Saoudite. (Enfin, je ne suis pas dans leur esprit. Mais qui pourrait avoir des raisons plus convaincantes de vouloir croire qu’un chef dont le pouvoir et le statut dépendent de sa religion?)

Il y a certainement des gens qui croient sincèrement, qui ont vraiment un détail « Dieu » dans leur carte de l’Univers, mais je crois qu’ils sont minoritaires.

J’ai peut-être tort. Peut-être même que je veux croire à cette affirmation alors que je n’y crois pas vraiment (après tout, je viens d’écrire un long article sur le sujet, j’ai donc une certaine motivation à croire que j’y crois). Et par ailleurs, je n’essaie pas d’insulter la foi des croyants ou de les convaincre de changer d’avis (ce serait bien futile). Si votre religion vous sert bien, continuez à vous en servir.

Mais autant que me le permettent mes facultés conscientes, je crois sincèrement que si tout le monde devait parier la vie de la personne qu’elle aime le plus7plutôt que sa propre vie, parce que sinon il y en aurait une trâlée qui y verraient une belle occasion de devenir martyrs sur l’existence du Dieu auquel il croit croire — et que la réponse allait leur être révélée hors de tout doute —, il n’y en aurait pas tant que ça qui prendraient le risque.

 

Principales sources d’inspiration : deux articles d’Eliezer Yudkowsky

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