Fable politique des hommes-scorpions

Dans le pays désertique des hommes-scorpions, il existe deux façons d’obtenir de l’eau. La première consiste à creuser des puits; la deuxième, à installer de grands réservoirs pour récolter le plus d’eau de pluie possible lors des rares averses. Les deux stratégies nécessitent la participation de toute la tribu. Depuis des siècles, elles sont employées sans que l’une ne paraisse strictement supérieure à l’autre.

À mesure que la population des hommes-scorpions augmente, la tribu doit prendre des décisions : soit creuser d’autres puits, soit construire de nouveaux réservoirs. Les hommes-scorpions sont socialement avancés, et fonctionnent selon un système de démocratie tribale qui leur permet de prendre cette décision selon un consensus populaire. De plus, comme ils sont bien adaptés à leur environnement et possèdent des mœurs stables, ils n’ont jamais besoin de débattre d’autre chose. Politiquement, la tribu se divise donc en deux : les souterrainistes et les pluviistes. Chaque camp compte généralement entre 40 et 60% de la population.

Chaque année, la tribu se rassemble en congrès, les souterrainistes et les pluviistes débattent, les experts donnent leur opinion, et tout le monde vote. Selon le résultat, le grand projet de l’année sera soit un puits, soit un réservoir. Naturellement, les débats sont animés, voire acrimonieux, et les perdants se font un plaisir de montrer que la tribu a erré si, par exemple, elle a choisi de construire un réservoir lors d’une année de sécheresse, ou de creuser un puits alors que les pluies s’avèrent abondantes.

Mais globalement, le système fonctionne. Chaque année, les perdants acceptent la décision de la majorité. Et chaque année, la majorité de la population est gagnante. Les hommes-scorpions sont fiers de leur démocratie, et ils ont même construit un temple pour l’honorer. La décision de construire ce temple a été prise à l’unanimité.

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Un beau jour, pendant qu’une équipe d’hommes-scorpions fait de la prospection dans une région éloignée pour un éventuel puits, ils tombent sur quelque chose de curieux : une autre tribu.

Ils s’appellent les hommes-serpents, parlent une langue mystérieuse et possèdent des mœurs étranges. De plus, ils possèdent des ressources et des technologies que les hommes-scorpions ne peuvent s’empêcher de convoiter.

Pendant quelques mois, les deux tribus font des échanges prudents le long de leur frontière. Puis, au congrès des hommes-scorpions, après avoir décidé que ce serait une année de puits (résultat du vote : 53-47), on commence à discuter des hommes-serpents : comment agir envers eux? En quelques heures, deux camps se forment. Les raidistes proposent de fourbir les armes, d’attaquer par surprise les hommes-serpents et de leur prendre tout ce qui pourrait être utile. Les commercialistes croient plutôt que la meilleure stratégie consiste à apprendre leur langue, à négocier avec eux, et à acquérir leurs secrets et leurs ressources par le biais d’échanges culturels et commerciaux.

Environ 50% des hommes-scorpions sont des raidistes, et 50% sont des commercialistes. À la fin, ce sont les commercialistes qui gagnent, mais de peu (51-49).

Dans les semaines qui suivent, une chercheuse en science politique analyse les résultats et fait une découverte intéressante. Sur la question souterrainiste-pluviiste tout comme sur la question raidiste-commercialiste, la population se divise à peu près en deux. Mais les deux questions sont indépendantes l’une de l’autre, si bien qu’environ la moitié et souterrainistes sont raidistes, et vice-versa. La chercheuse décrit donc l’existence de quatre groupes :

  • Les souterrainistes-commercialistes, qui représentent cette année 27% (53% × 51%) de la population
  • Les souterrainistes-raidistes (26%)
  • Les pluviistes-commercialistes (24%)
  • Les pluviistes-raidistes (23%)

La chercheuse note que seuls 27% de la population ont vu toutes leurs préférences satisfaites cette année. Autrefois, lorsque la seule question à débattre était celle des puits contre les réservoirs, ce nombre était d’au moins 50%.

Parallèlement, les prêtres observent que les fidèles commencent à se faire plus rares, au temple de la démocratie.

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Le temps passe et le monde se complexifie. En prenant de l’expansion, les hommes-scorpions rencontrent de nouvelles tribus. Chaque fois, il faut voter sur le comportement à adopter envers ces dernières. Parfois, les raidistes gagnent : il faut alors décider si on doit exterminer la tribu conquise, ou la réduire en esclavage. Lorsque les commercialistes ont gain de cause, il faut choisir entre diverses stratégies commerciales : quoi offrir, comment négocier, et ainsi de suite.

Des développements scientifiques permettent de poser de nouvelles questions. Par exemple, on a découvert qu’il était possible d’organiser de grandes expéditions pour aller récolter de l’eau dans un pays lointain où elle coule sans effort à la surface de la terre, ce qui crée un troisième camp aux côtés des pluviistes et des souterrainistes : les rivièristes.

De nouvelles idées se répandent sur l’économie, l’éthique, les mœurs sociales et sexuelles, la religion, l’éducation. Alors qu’autrefois tout le monde semblait toujours d’accord sur les questions importantes, des groupes politiques naissent désormais tous les mois dans les villages éparpillés.

Le congrès annuel, qui autrefois ne durait que quelques heures, requiert maintenant plus d’une semaine pour débattre de toutes les questions — et encore, un comité permanent est créé pour sélectionner les sujets prioritaires. De plus, comme les hommes-scorpions occupent un vaste territoire, il est devenu impossible pour la tribu entière de se réunir en un même lieu pendant une semaine. La démocratie tribale devient donc représentative. Chaque village élit une délégation qui doit débattre et voter en son nom.

Les sujets politiques sont donc nombreux, mais ils ne sont pas tous statistiquement indépendants les uns des autres. Par exemple, 90% des commercialistes sont aussi (lorsque les raidistes gagnent) esclavagistes plutôt qu’exterministes. Lors de l’élection des délégations, les candidats ont donc tendance à être soit commercialistes-esclavagistes, soit raidistes-exterministes. Avec la multiplication des questions à débattre, des partis politiques se forment pour regrouper les différentes positions. Ces partis permettent à la population de se regrouper en quatre ou cinq camps, ce qui serait autrement impossible. Mais ces camps ne sont pas stables : les gens les moins orthodoxes passent allègrement d’un camp à l’autre, et au sein même des partis des débats ont lieu chaque année pour choisir les positions à défendre.

Au congrès national, certains partis se regroupent à droite de la salle, d’autres, opposés à eux sur les sujets les plus importants, à droite. On finit par nommer ces groupes « gauchistes », « droitistes », « centristes », auxquels s’ajoutent l’extrême-gauche et l’extrême-droite.

Les discussions politiques, autrefois rares, deviennent un passe-temps national. Certains hommes-scorpions font de la politique leur carrière. D’autres réussissent à gagner leur vie uniquement en commentant la politique ou en effectuant des enquêtes d’opinion. Un observateur étranger (disons, un homme-coyote) croirait que les hommes-scorpions ne vivent que pour la politique.

Et pourtant, un certain chercheur en science politique observe qu’à peine 22% de la population déclare être satisfaite des choix politiques du pays. En effet, la plupart des gens affirment voter, lors des élections, non pas pour leur parti politique préféré, mais pour le « moins pire ».

Ce n’est pas tout : le chercheur a aussi voulu savoir combien d’électeurs voyaient toutes leurs préférences satisfaites, comme c’était le cas de 50% des gens au temps de la division pluviiste-souterrainiste — et a découvert que ce pourcentage était aujourd’hui statistiquement égal à zéro.

La politique est le sport national des hommes-scorpions, mais presque tous les hommes-scorpions la détestent.

Quant au temple de la démocratie, il est depuis longtemps quasi-abandonné. Le congrès vient de voter — avec une rare unanimité — sa destruction. On songe à construire à sa place soit un puits, soit un réservoir.

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