Être riche

Un jour j’ai réalisé que j’étais riche.

Pas parce que j’ai comparé mes revenus avec la moyenne nationale ou avec ceux de mon entourage. À cette époque, je gagnais de l’argent, mais c’était par le biais d’une bourse étudiante qui me plaçait bien en deçà de n’importe quel revenu moyen et même de n’importe quel salaire minimum.

Pas à cause d’une soudaine prise de conscience sur ma chance d’avoir un toit et suffisamment de nourriture. J’ai toujours su que je n’étais pas pauvre (et j’ai eu la chance de ne jamais être pauvre), mais cela ne suffit pas à se sentir riche.

Non. Un jour, j’ai réalisé que j’étais riche parce que je me suis rendu compte que, malgré mes revenus modestes, j’étais capable de me payer à peu près tout ce que je pouvais bien désirer.

Si j’avais envie de manger au restaurant, j’allais au restaurant. Si je visitais une librairie et trouvais des livres qui m’attiraient, je les achetais sur-le-champ. Si une opportunité de partir en voyage se présentait, je réservais aussitôt un billet d’avion.

Je n’avais pas de dettes et remboursais toujours tout le solde de ma carte de crédit.

Est-ce ça, « être riche »? Ça signifie quoi, au fond, « être riche »?

C’est sans doute très simplifié, mais je trouve utile de comparer deux façons de concevoir la richesse : sur un axe, et sur deux.

 

La richesse en 1D

L’unité de mesure de base de la richesse, c’est l’argent. C’est un concept simple, l’argent. On en a plus, ou on en a moins. On peut avoir des dettes, qui sont une quantité négative d’argent. On peut aussi avoir plus ou moins de choses qui valent de l’argent. En fait, l’argent permet de tout mesurer selon le degré d’utilité que la société trouve à chaque chose. 1La société n’accorde pas forcément l’utilité de manière très rationnelle, ce qui explique pourquoi certaines choses valent beaucoup plus ou moins d’argent qu’un extraterrestre en visite sur Terre pourrait s’y attendre. Évidemment, l’argent n’est pas vraiment une bonne chose en soi : simplement, il s’agit du meilleur moyen de savoir et de comparer la valeur des choses.

Comme tout est réductible à une seule unité de mesure, on peut concevoir la richesse de la manière suivante :

Un bel axe tout simple.

Donc, que signifie, dans le langage courant, « être riche »? Ma réponse : cela signifie « dépasser un certain seuil sur l’axe de l’argent » (argent au sens large). Ce seuil n’a pas à être une frontière tranchée au couteau — il peut être graduel —, mais il divise la population en deux : les riches et les pas-riches.

Où se trouve ce seuil?

Il me semble que la plupart du temps, l’utilisation du mot « riche » renvoie à la situation suivante :

La vie est belle, à droite du seuil. C’est plein de grandes maisons, de voitures de luxe, de repas dans les meilleurs restaurants, de vêtements griffés, de jets privés, de piscines remplies de pièces d’or, et ainsi de suite. En même temps, la vie n’est pas si belle que ça grâce à l’Idée Reçue que l’argent ne fait pas le bonheur. Mais dans tous les cas, une propriété intéressante de ce seuil est qu’il a tendance à se déplacer vers la droite lorsqu’on augmente son propre niveau de richesse :

Il y a (presque) toujours plus riche que soi, si bien que très peu de gens se considèrent vraiment comme « riches ». En fait, (presque) tout le monde préfère appartenir à la « classe moyenne » — et que signifie l’expression « classe moyenne », sinon le fait de n’être ni riche ni pauvre?

Parlant de pauvres, on peut situer le seuil à une autre position sur l’axe :

On distingue dans cette conceptualisation les pauvres et les riches-entre-guillemets. Je les mets entre guillemets parce que je dirais que ce n’est généralement pas ce qu’on entend lorsqu’on utilise le mot « riche ». Certes, il est bon de souvent se rappeler qu’avoir un toit au-dessus de sa tête, de la nourriture plein son assiette, de l’eau chaude à volonté et un accès Internet haute vitesse sont des privilèges refusés aux plus démunis — ceux dans la partie gauche du graphique —, mais cette « richesse relative » ne suffit pas à se sentir riche. Ce n’est pas ce que j’avais en tête lorsque j’ai compris que j’étais riche, et ce n’est pas ce que visent ceux qui se sont donné pour objectif de le devenir.

Peu importe où on situe le seuil entre riches et pas-riches, il manque quelque chose à ce modèle unidimensionnel. Il nous faut un deuxième axe.

 

Veuillez mettre vos lunettes 2D

J’ai dit en introduction que j’ai commencé à me sentir riche lorsque j’ai pris conscience que je pouvais me payer tout ce que je voulais. Comment cela était-il possible si, à l’époque, je ne disposais que d’un revenu plutôt maigre? La réponse se trouve dans les mots « tout ce que je voulais ».

Ce qui nous donne le graphique suivant :

J’affirme que la frontière entre richesse et non-richesse prend ici une nouvelle forme, que voici :

À droite les riches, à gauche les pas-riches. Mais la frontière n’est plus qu’une ligne verticale, car la richesse, dans cette définition (on pourrait aussi parler de « sentiment de richesse »), dépend à la fois de la quantité d’argent disponible et du nombre et de la taille des choses désirées.

En gros, il est possible d’avoir beaucoup d’argent mais d’avoir des désirs qui rendent cette quantité d’argent insuffisante — on ne se sentira alors pas riche. À l’opposé, on peut avoir des désirs modestes, et donc amplement d’argent pour les satisfaire. C’était — c’est toujours — ma situation.

Je note dans ce graphique quatre zones intéressantes :

La zone A : à l’extrémité gauche de l’axe de l’argent, on ne dispose pas d’un revenu suffisant pour satisfaire ses désirs, peu importe leur amplitude. C’est la pauvreté absolue. Si vous n’êtes même pas capable de combler des besoins de base — qui sont tout en bas de l’axe des désirs —, vous ne pourrez pas vous sentir riche en désirant moins : il vous faut gagner plus d’argent.

La zone B : à l’opposé, lorsque vous en avez énormément, l’argent n’est plus une limite à la réalisation de vos désirs2Bon, d’autres limites existent, comme les lois de la société, les lois de la biologie, et les agaçantes lois de la physique — même un über-riche ne peut pas tout faire. Mais tenons-nous-en à l’argent.. C’est la superrichesse. Un très petit nombre de gens se situent dans la zone B.

La zone C : c’est celle des « riches malheureux ». Si vous avez beaucoup de choses mais que vous en désirez qui ne vous sont pas accessibles, vous risquez d’élire domicile dans cette zone. Pour en sortir, deux options : faire plus d’argent afin de passer la frontière sur la droite — si vous êtes très haut dans la zone C, ça voudra dire devenir superriche pour atteindre la zone B (bonne chance) — ou revoir ses désirs à la baisse pour traverser la ligne par le bas.

La zone D : ici, les désirs sont modestes, peu importe les revenus (au-delà du seuil de la zone A). Si, sans effort, vous dépensez moins que votre chèque de paye et épargnez le reste, vous vous trouvez sans doute dans la zone D. Là où mon graphique est intéressant, c’est qu’il est possible de se trouver dans la zone D tout en disposant de beaucoup moins d’argent qu’une personne dans la zone C.

Est-il important de se trouver dans la zone D ou, du moins, du côté droit de la frontière? Je ne saurais le dire avec certitude, mais j’aurais tendance à croire que oui. Le bonheur, dit-on, c’est la réalité moins les attentes. Si vous vous sentez plus riche que nécessaire, si la réalité de votre situation dépasse vos modestes attentes, vous serez plus heureux.

En gros, l’argent fait le bonheur, tant qu’il surpasse vos désirs.

Mais comment contrôler ses désirs?

Fameuse question, et vieille comme le monde3Un certain Siddhârta Gautama en a déjà fait une religion. La publicité ne vous aide pas, puisqu’elle a précisément le but inverse de les attiser. Les réseaux sociaux, qui offrent à chacun un moyen inégalé d’étaler sa réussite, ne rendent pas la tâche facile non plus.

Je ne crois pas avoir de réponse neuve à offrir, sinon de tâcher d’être le plus conscient possible lorsqu’on désire quelque chose. Il faut être capable d’analyser ce qui cause le désir afin de décider s’il est approprié de le ressentir. Car beaucoup de désirs sont appropriés : ce sont eux qui rendent la vie intéressante et la motivation possible — et rien n’est plus précieux que la motivation. Ne rien désirer, comme le suggère (ma connaissance extrêmement fragmentaire de) la doctrine bouddhiste4Note de langue! Comment insérer une parenthèse là où il devrait y avoir un « du »? « Comme le suggère (ma connaissance du) bouddhisme » n’a pas de sens si on omet la parenthèse, parce qu’il manque un « le ». Mais « Comme le suggère (ma connaissance de) le bouddhisme » fait bizarre parce qu’on est pas censé scinder un « du » en « de le ». Solution que j’ai trouvée pendant que j’écrivais cette note : remplacer « bouddhisme » par une locution féminine! Mais ce n’est une solution ni générale ni satisfaisante., n’est donc pas souhaitable. Vaut mieux être à droite de la ligne pointillée orange qu’à gauche, mais je crois que la vie est plus intéressante si on se tient dans le haut de cette zone. Il est toujours souhaitable d’avoir plus d’argent et des désirs plus élaborés, en autant que le rapport entre les deux ne descende pas sous 1:1.

Je n’ai donc pas de conseils précis à donner. Naturellement, chacun a sa situation propre. Certains sont criblés de dettes qui les condamnent à court terme à la zone A. D’autres tentent d’élever une famille et souhaitent le meilleur pour leurs enfants; on ne peut donc pas les blâmer si leurs désirs les placent loin dans la zone C. Mais si vous le pouvez, essayez de faire votre chemin jusqu’à la zone D. La vie y est confortable.

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