De la mode vestimentaire dans l’Empire russe, 1908-1915

J’ai dans mon ordinateur, depuis des années, une collection de photos prises par Sergueï Prokoudine-Gorski (1863-1944)1La plupart ont été prises sur Wikimedia Commons. Sur un autre site, on a accès à l’ensemble des photos de Prokoudine-Gorski, y compris des centaines qui n’ont pas été restaurées..

Prokoudine-Gorski est un pionnier de la photographie couleur. Il a apporté des innovations techniques, mais il est surtout connu pour avoir voyagé à travers l’Empire russe dans les dernières années de l’existence de ce pays, avant la Révolution de 1917 qui a mené à l’établissement de l’Union soviétique. Grâce à lui, on a de super belles photos couleur d’une époque plus que centenaire, d’un pays qui n’existe plus.

À un moment donné, j’ai paramétré le deuxième bureau de mon ordinateur pour afficher en fond d’écran une nouvelle image de Prokoudine-Gorski chaque jour. Je n’utilise jamais ce deuxième bureau, mais quand je glisse vers lui par erreur, je suis gratifié d’un beau cliché d’une cathédrale orthodoxe, d’une jolie scène rurale, du tombeau d’un ancien conquérant d’Asie centrale ou du portrait de membres d’un des nombreux groupes ethniques de l’Empire.

J’ai eu envie de partager ça. On va le faire en focalisant sur les vêtements, parce que dans le lot il y en a des vraiment pas pire. Surtout vers la fin de l’article, quand on va visiter ensemble des régions exotiques, bien loin de Saint-Pétersbourg et de Moscou.

I. Autoportrait

Prokoudine-Gorski lui-même appartenait aux classes supérieures de la société russe. Dans ce célèbre autoportrait, on le voit habillé d’un élégant costume noir, avec cravate, chapeau et canne en bambou. Des lunettes à monture mince et dorée complètent l’ensemble. Ainsi vêtu, on le sent prêt à partir à l’aventure pour photographier le moindre recoin de l’Empire.

II. Léon Tolstoï

Le célèbre auteur de Guerre et paix et Anna Karénine a presque 80 ans sur ce portrait pris en 1908. Techniquement une lithographie faite à partir d’une photo en noir et blanc, ce cliché est le premier portrait photographique en couleur en Russie, et l’œuvre la plus célèbre de Prokoudine-Gorski. C’est grâce à elle qu’il a obtenu le financement pour aller documenter tout le reste. Le vieux Tolstoï, apparemment, aimait les vêtements amples et simples. Sa chemise bleue a presque l’air de denim. Ses bottes sont assez stylées aussi.

III. Paysanne qui coupe du lin

J’ose espérer que cette paysanne a un regard absent parce que prendre la pose pour le photographe était un processus long et pénible. J’espère que ce n’est pas parce qu’elle est en train de se rendre compte qu’elle n’a pas d’avenir et qu’elle est condamnée à couper du lin avec un couteau en bois qui clairement ne coupe pas pantoute pour le restant de sa vie. Au moins, sa robe a de belles couleurs riches.

IV. Équipe de construction d’un chemin de fer

Amateurs d’uniformes, vous apprécierez cette compagnie de travailleurs en train de travailler à la construction d’une voie ferrée. On est ici dans un style classique, très sobre. On pourrait être n’importe où en Europe. Mais on est sur le chemin de Mourmansk, un port de l’océan Arctique, près de la frontière avec la Norvège.

Le chemin de fer fini, c’est l’occasion de l’utiliser! Avec un petit chariot actionné à la main, quoi d’autre. Serait-ce Prokoudine-Gorski lui-même, assis à droite?

V. Trois générations à Zlatooust

À Zlatooust, dans l’Oural, pas de temps à perdre avec les couleurs. Le noir est de mise, surtout pour les deux générations les plus jeunes. Le vieux, lui, arbore un style plus traditionnel et moins européen, avec sa longue barbe, ses médailles et son manteau de la guilde des armuriers. Oui. La guilde des armuriers. On se croirait dans un jeu de rôle.

VI. Cueilleuses de petits fruits

Plus jeune, j’allais cueillir bleuets et framboises sauvages avec ma grand-mère. Avoir été une petite fille quelque part au nord de Moscou dans les années 1910, il aurait fallu pour cela que je porte une robe colorée avec de subtils motifs à fleurs, et probablement un foulard sur la tête.

VII. Homme dans un champ de coton

Je sais pas c’est qui, ni ce qu’il fait à côté de plants de coton dans un jardin botanique, mais lui je le trouve vraiment stylé. Élégant, sans être trop habillé. Ça doit être le petit nœud papillon noir. Ou la casquette de marin/police/soldat. Ou le veston gris ouvert de manière décontractée. Ou la moustache. Ouin, sûrement la moustache.

VIII. Cueilleuses de thé

Ces paysannes appartenant à la population grecque de Géorgie semblent s’être inspirées d’Obélix pour leurs jupes rayées. J’aime ça. Quelques coquines ont visiblement bougé pendant la prise de photo. Pour faire des images couleur avec la méthode Prokoudine-Gorski, il fallait composer trois photos prises respectivement avec un filtre bleu, rouge et vert. Si quelque chose bougeait pendant le processus, ça donnait le décalage des couleurs qu’on voit ici sur deux femmes à gauche.

IX. Contremaître chinois

Toujours en Géorgie, toujours sur une plantation de thé, on voit ici un contremaître chinois. J’aime vraiment son manteau bleu sans manches. La médaille avec le ruban blanc et rouge offre un joli contraste. Je trouve que la couleur, ici, apporte vraiment quelque chose : la même photo en noir et blanc serait beaucoup moins mémorable. C’est aussi la deuxième photo où le sujet porte au moins une médaille. Ce ne sera pas la dernière.

X. Couple de Daghestanais

Nous voici au Daghestan, sur la mer Caspienne, l’une des régions les plus ethniquement diversifiées de Russie. Les costumes reflètent cette hétérogénéité. Chez ce couple, je remarque notamment les… bouquets (?) colorés sur la robe de la femme, le chapeau en forme de limaille de fer magnétisée de l’homme, ses poches cylindriques qui renferment ce qui ressemble à des craies, et bien entendu les quatre médailles. (Nombre total de médailles jusqu’ici : 7)

XI. Homme daghestanais

J’imagine que cet homme du Daghestan appartient au même groupe ethnique que le précédent, parce qu’il partage avec lui son chapeau en forme de tas de charbon, sa dague2le Daghestan signifie « pays des dagues » 3c’est pas vrai, ça veut dire terre des montagnes en turco-persan, ses poches avec des craies qui sont probablement pas des craies, sa robe, sa moustache et sa médaille. (Nombre total de médailles : 8)

XII. Femme arménienne

Wow. Désolé les Russes et les Daghestanais, la fille la plus fashion de l’Empire, à date, c’est cette Arménienne vêtue comme une princesse. Peut-être que c’est une princesse. Je ne sais pas. Elle a pas tellement l’air habillée pour aller faire de la randonnée en forêt, ceci dit.

XIII. Femme ouzbèke

Dirigeons-nous maintenant vers l’Asie centrale. L’Ouzbékistan, le Kirghizistan, le Kazakhstan, le Turkménistan et le Tadjikistan faisaient alors partie de l’Empire russe. Nous avons ici, devant une yourte, une femme appartenant à l’ethnie ouzbèke. Les motifs colorés et complexes de sa robe et de sa coiffe sont magnifiques. C’est juste dommage qu’elle ait cligné des yeux.

XIV. Marchand de tissu

Saviez-vous qu’à Samarcande, dans ce qui est maintenant l’Ouzbékistan, il est de mise de porter des vêtements agencés avec les marchandises de son commerce? Si vous vendez du tissu rose, vous portez des vêtements roses. C’est aussi simple que ça. Ah et aussi, il faut être assis parmi ses marchandises. Il faut avoir l’impression que le marchand a fusionné avec son commerce. C’est capital.

XV. Marchand de melons

Et si vous vendez des melons orange, vous portez un manteau d’une teinte orange foncé. Tout est beaucoup plus élégant comme ça. Le turban, lui, n’est pas soumis aux mêmes contraintes.

XVI. Juifs de Samarcande

Sont-ce des kippas sur la tête de ces jeunes Juifs? Je ne suis pas sûr. En tout cas, le garçon à droite doit soit 1) être vraiment fier de porter le manteau le plus incroyable de toute la communauté juive de Samarcande ou 2) avoir vraiment honte que ses parents l’aient forcé à porter le manteau le plus flashy de toute la communauté juive de Samarcande. Je ne suis pas sûr.

XVII. Homme turkmène et chameau

Ce Turkmène a un pas pire manteau rouge, un foulard à motifs et un autre de ces fabuleux chapeaux qui ressemblent à la tête d’un microphone. Malheureusement pour lui, on ne remarque que le chameau. Un chameau, ça capte l’attention. Il faut faire attention, quand on met un chameau dans un portrait.

XVIII. Prisonniers à Boukhara

À Boukhara, en Ouzbékistan, même les prisonniers sont stylés. Sérieux, un turban, ça fait des miracles. Par contre, je me demande ce que fait l’homme au milieu, avec ce qui ressemble à une robe de chambre mauve et une face qui dit quelque chose comme « qu’est-cé tu me veux? ». Ça n’a pas l’air d’être un garde. C’est peut-être un ami des prisonniers. Quoi qu’il en soit, je suis d’avis qu’il gagnerait à retravailler son look.

XIX. Koush-Beggi, ministre de l’Intérieur de l’Émirat de Boukhara

Samarcande et Boukhara faisaient partie de l’Émirat de Boukhara, un État devenu protectorat russe en 1868. L’élite de l’émirat savait d’habiller, de toute évidence. La couleur turquoise du long manteau de Koush-Beggi forme un saisissant contraste avec la bandoulière et le liseré rouges. Son sabre au fourreau orné, tout comme son turban immaculé, lui donne un air d’autorité. Et, bien sûr, on compte quatre médailles. (Nombre total jusqu’ici : 12)

XX. Alim Khan, dernier émir de Boukhara

Dans un style proche de son ministre de l’intérieur, l’émir Mohammed Alim Khan porte un manteau d’une riche couleur bleue et orné de fleurs. Ses accessoires sont dorés. Il a, lui aussi, quatre médailles (nombre total : 16), représentant sans doute les distinctions qu’on lui a accordées4Ordre de Saint-Stanislas de première classe, Ordre de Sainte-Anne de première classe, Ordre de Saint-Vladimir de 2e classe, Ordre de l’Aigle blanc et Chevalier de l’ordre de Saint-Alexandre Nevski. Des informations de première importance, je sais.. Ce monarque absolu, très riche (quelque chose me dit que le reste de la population de l’émirat n’avait pas un niveau de vie comparable), possédait un palais à Saint-Pétersbourg. Il a été déposé par les bolcheviques en 1920, ce qui marque la fin de l’Émirat de Boukhara.

XXI. Asfandiar Khan, dernier khan de Khiva

Alim Khan n’était pas le seul monarque régnant sur un protectorat russe d’Asie centrale. Son pote Asfandiar, lui, occupait le trône du khanat voisin de Khiva. Photographié ici à Saint-Pétersbourg, il porte un autre de ces chapeaux qui ressemblent à un afro, ainsi qu’un manteau de fines rayures or et rouge. C’est moi ou ça n’a pas l’air si confortable? On dirait un costume en plastique fabriqué en Chine pour l’Halloween. Quoique si on fabriquait des costumes comme ça pour l’Halloween, je n’hésiterais pas à m’en procurer un. Une chose est sûre, en tout cas : Asfandiar ne donne pas sa place en nombre de médailles, avec 5. (Total jusqu’ici : 21)

XXII. Fonctionnaire à Boukhara

Nous terminons notre voyage de retour à Boukhara. Cette photo est ma préférée de toute la collection. On ne sait pas qui c’est : un bureaucrate quelconque du gouvernement de l’émirat. Un bureaucrate quelconque, et il porte ça. Une sorte de robe de chambre rouge, rose et verte. Impossible à manquer. C’est magnifique. C’est splendide. Quelqu’un veut bien me dire pourquoi nos propres fonctionnaires ne sont pas vêtus de la sorte? Imaginez le docteur Horacio Arruda habillé comme ça.

Naturellement, notre bureaucrate porte une médaille, ce qui porte le grand total à 22. Le même nombre que celui des photos que j’ai choisi de vous montrer. Ce n’est sûrement pas une coïncidence, et je suis forcé de conclure que le nombre de médailles par personne, dans l’Empire russe des années 1910, était précisément de 1.

 

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