Les îles Juan de Lisboa et Dos Romeiros

Détail d’une carte de l’océan Indien de Jan Huygen van Linschoten (1595). L’île de Iean de Lisbone est au sud-est de Madagascar. L’île Dos Romeiros dos Castelhanos se trouve plus à l’est.

  • Où : dans l’océan Indien, au sud-est de Madagascar
  • Quand : de la fin du XVIe siècle au XVIIIe siècle. Inexistence démontrée par des expéditions françaises dans les années 1770-1780.
  • Aussi connue sous le nom de : Saint-Jean-de-Lisbonne

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L’empereur Napoléon est à un party, au milieu de l’océan Indien, pis il s’emmerde.

Il a soixante-six ans. Sa santé est correcte, mais un peu déclinante. Malgré ça, il a tenu à diriger lui-même la flotte partie de France pour envahir l’Inde, encore sous le joug de la British East India Company. Maudite compagnie, avec son armée plus grande que celle du Royaume-Uni lui-même. C’était déjà assez de trouble d’annexer l’Angleterre pis de reconquérir le Canada. Des marchands d’épices pis de thé qui se prennent pour les héritiers de l’Empire britannique, on aurait pu s’en passer.

En chemin, Napoléon s’est arrêté dans les colonies prises ou reprises aux Anglais. Après un arrêt à Sainte-Hélène (quel endroit lugubre, tellement éloigné de tout) pis un autre dans la colonie du Cap, il a passé une semaine dans l’île de la Réunion, que les locaux ont renommée « île Bonaparte » en son honneur. Cute. Pis là, le voilà à l’île Maurice. Ça s’appelait île de France avant que les British reprennent le nom d’origine, parce qu’ils pouvaient quand même pas contrôler une île avec « France » dans le nom. Mais de toute façon, c’était mêlant avec la région parisienne, qui est pas une île mais qui s’appelle quand même île de France, alors Napoléon a suggéré qu’on garde le nom de Maurice, même si ça honore un prince hollandais un peu random. Ça a fait quelques heureux dans les Départements des Pays-Bas. Tant mieux si ça leur enlève l’envie de se révolter.

Le problème, avec visiter des colonies, c’est qu’à chaque fois, les locaux te disent à quel point ils sont honorés que l’empereur daigne passer leur faire un petit coucou, pis ils t’invitent à trente-six mille événements mondains (encore que y a mondain et mondain, Port-Louis c’est quand même pas Paris), pis le résultat c’est que tu te tapes des partys dans des maisons qui essaient fort de se prendre pour des palais, mais qui sont désespérément, incurablement coloniales.

Au moins, ici, y a du pas pire rhum.

Napoléon cale le fond de son verre en faisant semblant d’écouter son interlocuteur. Un riche propriétaire terrien qui semble penser que l’empereur s’intéresse personnellement aux subtiles différences entre la culture de la canne à sucre à l’île Maurice pis la culture du coton en Louisiane. Napoléon réprime un bâillement.

Il utilise le prétexte de son verre vide pour s’éloigner. Environ vingt personnes suivent son mouvement, plus ou moins visiblement. Chaque fois que l’empereur bouge, ça fait comme des ondes sur un plan d’eau calme. Tout le monde fait attention à son moindre geste. C’est tellement fastidieux.

Pas loin du bar, il se retrouve nez-à-nez avec Bory, un officier de marine fucking gossant. Bory a toujours des obsessions pas rapport dont il peut pas s’empêcher de parler, mais Napoléon le tolère parce qu’il est bon à sa job.

— Votre majesté, j’ai du nouveau au sujet des îles dont je vous parlais l’autre jour. J’ai poursuivi ma lecture du journal de bord d’Armand de Saint-Félix, le navigateur d’avant la Révolution, et j’ai trouvé quelques irrégularités qui laissent croire que la question n’est pas définitivement close.

Napoléon hoche la tête en faisant semblant de savoir de quoi Bory parle.

— Voyez-vous, j’ai des raisons de penser que l’île Juan de Lisboa, ou Saint-Jean-de-Lisbonne, serait plus rapprochée de l’île Maurice que les vieilles cartes ne le laissaient envisager. La position relative de l’île Dos Romeiros serait la même, ce qui la placerait également plus au nord. Les deux îles ont été manquées par nos expéditions car elles sont situées sur une route très peu fréquentée. Je vous réitère donc ma recommandation : nous devons envoyer un navire de reconnaissance dès maintenant!

— Certes, Bory. Mais ma décision n’est pas prise.

— Si vous me permettez d’insister, je crains que meilleure occasion ne se présente pas avant longtemps…

Napoléon cherche des yeux une raison de changer le sujet. Il aperçoit, au fond de la grande salle de réception, une cheminée avec un objet intriguant posé dessus. Un squelette d’oiseau, plus gros qu’un poulet, avec un énorme bec. C’est parfait : Bory ne comprend rien aux sciences naturelles. À personne en particulier, Napoléon demande ce que c’est.

Quinze réponses lui parviennent. Dans la confusion, il finit par comprendre que c’est un dodo. Un oiseau indigène, aujourd’hui disparu.

Napoléon demande à quoi ressemblait l’oiseau, quand c’était pas juste un squelette. Un silence embarrassé se fait sentir. Personne à ce party n’a de réponse à fournir à l’empereur. L’horreur. Napoléon s’en fout, il est juste curieux. Mais le mal est fait. La moitié de la salle s’active à trouver parmi la foule quelqu’un qui s’y connaîtrait en espèces disparues. Au bout de quelques minutes, un jeune homme timide se retrouve devant l’empereur. On le présente comme un certain Charles Darwin, naturaliste pour une expédition anglaise qui s’est, par hasard, arrêtée à Maurice en même temps que la flotte française.

— Cela est une honneur, votre majestay, dit Charles Darwin. Pardonne-moi, mon française n’est pas très bonne.

— Que savez-vous du dodo, monsieur Darwin? demande Napoléon.

— Well, c’est une sorte de, how do you say, pigeon? C’est une gros pigeon.

— Ah bon.

— L’île ici est pleine de dodos quand les Hollandais est arrivay. Big, uh, gros pigeon gris, pas capable de envoler. Une viande facile pour chasser. C’est au moins cent ans que y a pas de dodo à cause de chasse.

— Par les Hollandais?

— Yes. Oui.

Peut-être qu’on devrait changer le nom de l’île Maurice, finalement, pour venger les dodos.

— Je suppose que ce volatile goûtait fort bon, si nos Hollandais n’ont pas pu s’empêcher de le chasser jusqu’au dernier.

Darwin hausse les épaules.

— Je ne says pas, majestay. C’est une pigeon. Vous mangez de la pigeon?

— Ma foi, jamais, dit Napoléon en souriant. Mais je suis un homme curieux. Je goûterais volontiers une cuisse de dodo rôti!

Darwin rit poliment, pis Napoléon le salue de la tête pour mettre fin à la discussion. Tout en naviguant plus ou moins en direction du bar, Napoléon se demande si ça fait assez longtemps qu’il est à ce party pour pouvoir partir sans que ça ait l’air impoli. Il a des affaires plus pressantes à gérer. Le sultan de Mysore demande encore des fonds pour honorer l’alliance contre la British East India Company… Pis la princesse-en-exil Victoria est apparemment arrivée à Sydney avec une gang de loyalistes pour y établir sa capitale. Il va peut-être falloir planifier une invasion de l’Australie.

Peut-être que ça serait le temps de prendre sa retraite après la campagne d’Inde. Proposer à Napoléon junior de s’occuper de Victoria. Il faut savoir laisser sa place à la nouvelle génération.

Tandis qu’un domestique hindou remplit son verre de rhum, Napoléon se rend compte que ça jase encore du dodo dans la foule. C’est Bory. Évidemment que c’est Bory. Il est en train de harceler ce pauvre Charles Darwin, qui se défend comme il peut dans son français approximatif.

— I assure you, le dodo est une espèce éteint! No more dodos! Anywhere!

— Comment pouvez-vous en être sûr? demande Bory sur un ton agressif. Avez-vous visité toutes les îles de l’océan Indien?

Napoléon soupire. Câlisse, comme diraient les Canadiens.

— No, but… Nous savons que le dodo ne pas vivre sur île Bonaparte, ni île Rodrigues, ni Madagascar…

— Et Saint-Jean-de-Lisbonne? Et l’île Dos Romeiros? Connaissez-vous la faune de ces îles qui se trouvent au sud d’ici?

— Uh, non.

— C’est bien ce que je pensais!

— I’m pretty sure these islands don’t exist.

— L’empereur veut du dodo. Monsieur Darwin, vous lui trouverez du dodo!

— All right, all right. Je vais demander capitaine FitzRoy de explorer les mers de le sud.

Napoléon voudrait dire à quel point tout ça est d’une profonde stupidité. On s’en fout, du dodo. Les cuisses rôties, c’était juste une blague. Pis aussi, monsieur Darwin vient de passer quatre ans en mer, il a sûrement mieux à faire que partir explorer des rochers qui existent sûrement juste dans l’imagination de Bory.

Mais Napoléon décide de pas s’en mêler. Aucune raison de s’aliéner Bory. Il y a pas tellement de capital de sympathie à aller chercher en défendant un Anglais. Les officiers de marine gardent en mémoire certains moments assez atroces de la dernière guerre. Les officiers de l’armée aussi, d’ailleurs. Pis les citoyens français en général… et sûrement les Anglais, réciproquement. Quand l’Inde pis l’Australie vont être conquises, il va falloir que Napoléon fasse des gros efforts pour restaurer l’harmonie entre les peuples.

Mais pas maintenant. Pas juste avant une grosse opération militaire.

Darwin est en train de discuter avec le capitaine du Beagle, sûrement pour changer leur itinéraire et aller perdre leur temps vers le sud. Napoléon leur souhaite silencieusement bonne chance. Il leur donnera une médaille, tiens, quand ils publieront les résultats de leurs travaux en Europe. L’empereur annonce ensuite qu’il va aux toilettes, puis il profite de ce rare moment d’intimité pour s’éclipser avec sa garde rapprochée. Demain, on part libérer l’Inde.

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