Antillia

Détail d’une carte de Bartolomeo Pareto (1455). Antillia est « l’île » à l’ouest qui ressemble à un gros rectangle bleu avec une grande et sept petites baies.

  • Où : au milieu de l’Atlantique
  • Quand : apparaît sur des cartes à partir de 1424, disparaît vers 1500
  • Aussi appelée : île des Sept Cités

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Dix-neuf jours après que la caraque Santa María et les caravelles Pinta et Niña ont quitté le dernier port des Canaries, Christophe Colomb est dans sa cabine, perplexe.

Autour de lui sont étendues toutes ses cartes. Tout ce que l’Europe connaît du monde est inscrit sur ces grandes feuilles de papier, rédigées en vénitien ou en latin, recouvertes de lignes et de roses des vents. Et ce savoir accumulé est formel : la Santa María, à cet instant précis, devrait se trouver en plein cœur d’une île grande comme le Portugal.

Christophe était sur le pont dix minutes plus tôt, et à moins que la situation ait radicalement changé en dix minutes, la Santa María ne se trouve au milieu de rien du tout.

À sa connaissance, il est le premier à avoir persuadé qui que ce soit d’investir une quantité phénoménale d’or dans une expédition transocéanique, alors on ne peut pas vraiment s’attendre à l’exactitude cartographique dans cette région-ci du monde. D’ailleurs, d’où les cartographes tirent-ils leurs informations? Si ça se trouve, l’un d’entre eux a décidé de monter un canular, inspiré par un conte pour enfants (les sept cités magiques au-delà de l’océan!), et les autres l’ont plagié sans se poser de questions. Christophe commence tout à coup à douter de la fiabilité de ses cartes.

La suite logique, c’est de douter du bien-fondé de son voyage. Car sur quoi s’est-il appuyé pour convaincre la reine Isabelle, si ce n’est sur ces mêmes cartes qui maintenant le trahissent?

Ne pas douter, se répète-t-il dans sa tête. Si tu doutes, tu es perdu.

Il entreprend de plier une carte. Ça ne marche pas. Il a dû faire certains plis à l’envers. Il recommence. Sans succès. Pourtant, cette carte était impeccablement pliée tout à l’heure. Troisième tentative. Un segment de la carte, celui où l’on peut voir le rectangle d’Antillia, se déchire.

— Fuck this shit, murmure Christophe Colomb en génois.

Il laisse tout traîner et s’en va dehors. La mer est calme dans toutes les directions, et le soleil est en train de se coucher, à l’ouest, là où devraient se trouver les Indes. Là où se trouvent les Indes, corrige mentalement Christophe. Si tu doutes, tu es perdu.

Antillia n’existe pas. Et après? Bon, la reine Isabelle sera peut-être pas full contente quand elle apprendra qu’il n’a pas trouvé les fameuses sept cités d’or qu’il lui a promises, mais bon. C’est un problème pour plus tard. Pour l’instant, il y a des Indes à atteindre, et Christophe Colomb, parole de navigateur, a bien l’intention d’atteindre ces Indes.

Il vérifie que le navire suit son cap puis décide d’aller faire une sieste. Son lit est encore couvert de cartes. Il essaie de les plier. N’y parvient pas. Lance quelques jurons pas très catholiques au sujet de la mère de Jésus. Jette toutes les cartes sur le plancher. Se couche de mauvaise humeur.

Seize jours plus tard, la caraque Santa María et les caravelles Pinta et Niña arrivent en vue d’un archipel; or, selon les calculs de Christophe, il reste plusieurs jours de navigation avant d’atteindre leur destination. S’agit-il des Indes, trop à l’est? Ou des Antilles, trop à l’ouest? Faute d’information qui permette de trancher, les deux noms s’implanteront dans l’usage. Ce ne sont pourtant vraiment ni les unes, ni les autres.

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