150 ans de premiers ministres québécois (deuxième partie)

Il y a quelques semaines, mus par une sorte de curiosité pour les choses inutiles, nous nous étions penchés sur dix hommes dont vous n’aviez jamais entendu parler — sauf peut-être via quelques évocations dans la toponymie du Québec.

Je me suis dit que j’allais faire comme les historiens américains avec leurs présidents, et faire un classement des premiers ministres du meilleur au pire. À prendre avec assez de grains de sel pour saler une morue, parce que 1) je ne suis pas historien et 2) dans tout l’univers, il n’existe rien de plus subjectif que ce classement du « meilleur » au « pire ».

  1. Mercier
  2. Chapleau
  3. Boucher de Boucherville
  4. Chauveau
  5. Ouimet
  6. Ross
  7. Taillon
  8. Joly de Lotbinière
  9. Flynn
  10. Mousseau

Au terme de cet article, nous ajouterons 11 noms à ce classement.

Voici venu le moment de revoir ce graphique :

Les trente premières années, jusqu’à Flynn, ont été dominées par le Parti conservateur. Du point de vue de l’opposition, c’était la première ère de trois : la prochaine sera dominée par l’Union nationale, du moins après qu’elle aura réussi à déloger les libéraux de leurs 40 ans de règne ininterrompu1Techniquement, le Parti conservateur a été la principale opposition jusqu’en 1935, mais ça paraît pas sur le graphique. Nous nous arrêterons en 1970, au moment où le Parti québécois s’apprête à supplanter l’Union nationale pour faire entrer le Québec dans sa troisième ère.

Encore des stats

On m’a posé la question de la distribution géographique de l’origine des premiers ministres. Il n’y a pas de réponse facile à cette question — les lieux où une personne est née, a grandi, a étudié, a travaillé, a été député ou est morte peuvent être très différents — mais j’ai essayé de compiler quelques chiffres par région. Voici combien de premiers ministres sont nés ou ont grandi dans chacune des 17 régions administratives du Québec.

  • Sept premiers ministres : Montréal
  • Quatre : Capitale-Nationale, Lanaudière
  • Trois : Laurentides
  • Deux : Chaudière-Appalaches2Pauline Marois est née dans un hôpital de Québec mais a grandi sur la rive-sud. Henri-Gustave Joly de Lotbinière est né en France et il y a étudié, mais s’il faut l’associer à une région du Québec, celle de Lotbinière est un choix naturel, Estrie, Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine3René Lévesque est né au Nouveau-Brunswick, mais simplement parce que c’était là l’hôpital le plus proche de son village de New Carlisle, Mauricie, Montérégie
  • Un : Bas-Saint-Laurent, Laval, Saguenay–Lac-Saint-Jean
  • Zéro : Abitibi-Témiscamingue, Centre-du-Québec, Côte-Nord, Nord-du-Québec, Outaouais

Vous êtes prêts? Activez la machine à voyager dans le temps, on s’en va en 1897.

*

11) Félix-Gabriel Marchand

Dates : né en 1832, mort en 1900, premier ministre de 1897 à 1900

Région d’origine : Montérégie

Profession : notaire, agriculteur, journaliste, officier de milice, écrivain

Parti : libéral

Pilosité faciale : rouflaquettes + moustache (friendly muttonchops), tout comme son prédécesseur Flynn (ça devait être à la mode dans le temps)

Félix-Gabriel Marchand aurait peut-être dû être inclus dans ma première liste, car il semble appartenir à la même ère que ses prédécesseurs. Nettement plus âgé que les prochains premiers ministres, il a été député sans interruption depuis la Confédération en 1867 jusqu’à sa mort. Il a passé le plus clair de ce temps dans l’opposition, mais il a aussi été ministre et président de l’Assemblée législative. Surnommé par ses collègues le « Père Marchand », il a une aura de vieux sage qui lui sert lorsque vient le temps de choisir un successeur à Honoré Mercier. Il est chef de l’opposition durant le règne de Boucher de Boucherville/Taillon/Flynn, puis il remporte les élections de 1897 — en bonne partie grâce à la popularité du nouveau premier ministre du Canada, le libéral et francophone Wilfrid Laurier.

Mandat : Marchand s’atèle aussitôt à la création d’un ministère de l’Éducation. Le clergé est pas content. Marchand tient bon et vote une loi. Le clergé est pas content. Le conseil législatif, à majorité conservatrice, défait le projet de loi. Le clergé est content.

Outre son échec sur l’éducation, Marchand gère bien les finances publiques. Son travail se complique considérablement lorsqu’il meurt en septembre 1900. Ce geste lui permet toutefois de faire l’histoire en devenant le premier premier ministre québécois à mourir en poste.

En vrac :

  • Sa femme portait le doux nom de « Hersélie »
  • J’ai déjà dit que Chauveau était le plus littéraire de nos premiers ministres, mais c’était avant de m’instruire au sujet de l’œuvre de Marchand : des textes en proses, des poèmes, des pièces de théâtre et même le libretto d’un opéra
  • En plus d’avoir été politicien et écrivain, il a pratiqué le notariat durant 45 ans et notarié 6324 documents
  • En plus d’avoir été politicien, écrivain et notaire, il a été journaliste et a fondé plusieurs journaux
  • En plus d’avoir été politicien, écrivain, notaire et journaliste, il avait une ferme au début de sa carrière et il a présidé une association locale d’agriculture
  • En plus d’avoir été politicien, écrivain, notaire, journaliste et agriculteur, il a été lieutenant-colonel dans la milice canadienne — l’ancêtre de l’Armée —, constituée dans les années 1860 pour faire face à un éventuel conflit avec les États-Unis
  • Je rappelle qu’il a été député pendant 33 ans et qu’il a fait tout ça plus ou moins en même temps. Respect.
  • En terminant, Marchand est un premier ministre de transition en ce qui concerne la pilosité faciale. C’est le dernier à avoir une barbe stylée : jusqu’à Philippe Couillard, on devra se contenter de moustaches.4AJOUT juin 2018 : Je me suis trompé, Pierre Marc Johnson avait une barbe lui aussi.

 

12) Simon-Napoléon Parent

Dates : né en 1855, mort en 1920, premier ministre de 1900 à 1905

Région d’origine : Capitale-Nationale

Profession : avocat

Parti : libéral

Pilosité faciale : moustache en chevron

Timide, peu éloquent et provenant d’un milieu modeste, Simon-Napoléon Parent ne se destinait pas à la politique; devenu politicien, il ne se destinait pas au poste de premier ministre. Après l’annexion de Saint-Sauveur à la ville de Québec, il se fait élire comme conseiller municipal puis, la même année 1890, comme député. À l’époque, on pouvait être en politique municipale et provinciale en même temps, pas de problème. On pouvait même être maire de Québec et premier ministre du Québec en même temps. Simon-Napoléon en est la preuve vivante (ou morte).

Mandat : Déjà maire depuis 1894 et ministre des Terres, Forêts et Pêcheries depuis l’élection des libéraux en 1897, il est choisi par Wilfrid Laurier pour succéder à feu Félix-Gabriel Marchand en 1900. Parent favorise l’industrialisation au détriment de la colonisation, et il vend de nombreuses concessions forestières à des compagnies papetières et hydroélectriques. Il récolte ainsi des surplus budgétaires, mais aussi des accusations de dilapider le patrimoine québécois. Aux élections de 1900 et 1904, il écrase les conservateurs; hélas pour lui, des dissensions au sein de son propre parti le forceront à démissionner en 1905.

En vrac :

  • Il a fait son droit tout en tenant une épicerie à Québec pour payer ses études
  • En plus d’être maire et premier ministre, il était aussi administrateur de plusieurs compagnies — le journal Le Soleil, la Quebec Heat and Power, et la Compagnie du Pont de Québec. Le conflit d’intérêt : une invention somme toute récente.

 

13) Lomer Gouin

Dates : né en 1861, mort en 1929, premier ministre de 1905 à 1920

Région d’origine : Capitale-Nationale

Profession : avocat

Parti : libéral

Pilosité faciale : moustache

Lomer Gouin a été premier ministre 15 ans — le plus long mandat jusqu’ici et le 3e au total — alors il y a beaucoup de choses à dire sur sa carrière politique. Heureusement, il y a peu à dire sur ce qui la précède. Disons seulement qu’il est parvenu au pouvoir en étant de ceux qui ont ourdi un plan machiavélique pour se débarrasser de Parent.

Ajoutons qu’après son long règne, Gouin s’est tanné d’être premier ministre, a passé les pouvoirs à Taschereau, et a fait une courte carrière en politique fédérale avant de mourir en tant que lieutenant-gouverneur du Québec.

Mandat : Je suis assez impressionné par Gouin. Il a accompli beaucoup de choses, dont la première se rapporte à la Malédiction Perpétuelle de la Fédération — le déséquilibre financier entre Ottawa et les provinces, que Gouin parvient à améliorer en convainquant le fédéral d’augmenter les subsides. Côté économie, il encourage l’exploitation des ressources par les Canadiens anglais et les Américains sans pour autant vendre le Québec à rabais comme son prédécesseur. Dans ce qui est le plus long running gag de la politique québécoise, Gouin ne parvient pas à créer un ministère de l’Éducation à cause du clergé. Cela ne l’empêche toutefois pas de fonder plusieurs établissements d’enseignement, dont les Hautes Études Commerciales de Montréal. Par ailleurs, Gouin se montre peu favorable à la prohibition de l’alcool, très impopulaire au Québec5En 1898, lors d’un référendum national, les Québécois se prononcent à 81% contre la prohibition, alors que la majorité est pour dans toutes les autres provinces. La prohibition sera votée, jamais respectée, et abolie après quelques mois, ce qui en fait la plus courte période « sèche » parmi les régions d’Amérique du Nord.

Si les conservateurs sont faibles — les libéraux remportent d’écrasantes majorités à chaque élection —, d’autres partis politiques naissent, dont le Parti ouvrier et la Ligue nationaliste d’Henri Bourassa. Les nationalistes donnent du fil à retordre à Gouin. Il parvient pourtant à les satisfaire dans l’ensemble, notamment en étant solidaire des Franco-Ontariens6Un grand moment de tolérance canadienne anglaise : le Règlement 17, en 1912, limite l’enseignement du français en Ontario et cause le déclin de la communauté francophone et en s’opposant à la conscription lors de la Première Guerre mondiale. Parlant de conscription, le peu d’enthousiasme des Québécois à l’idée d’envoyer leurs jeunes hommes se faire tuer en Europe cause une vague de Quebec-bashing dans le Canada anglais, que Gouin désamorce selon une audacieuse et singulière stratégie. Il permet à un de ses députés de suggérer que la province de Québec pourrait quitter la fédération « si, dans les autres provinces, on croit qu’elle est un obstacle à l’union, au progrès et au développement du Canada ». Gouin défend alors vigoureusement l’appartenance du Québec à la fédération, ce qui rassure les Anglos. Couillard aurait été fier.

En vrac :

  • C’est durant son mandat que le Québec a annexé l’Ungava (appelé à l’époque « Nouveau-Québec ») pour atteindre à peu près la forme qu’on lui connaît
  • Il a épousé Élisa Mercier, la fille d’Honoré
  • Il s’appelait Lomer. Tu parles d’un prénom qui a vraiment besoin de revenir à la mode.
  • Il est né, comme moi, un 19 mars, ce qui m’a déjà valu de recevoir l’image suivante à l’occasion de mon anniversaire :

 

14) Louis-Alexandre Taschereau

Dates : né en 1867, mort en 1952, premier ministre de 1920 à 1936

Région d’origine : Capitale-Nationale

Profession : avocat

Parti : libéral

Pilosité faciale : moustache

Né dans une famille de juges à la Cour suprême — son père et un cousin de son père l’ont été; son fils le sera —, Louis-Alexandre Taschereau devra se contenter d’être premier ministre de la province de Québec durant presque 16 ans. Il dépasse ainsi, de huit petits mois, le record de longévité établi par Lomer Gouin, qui aurait affirmé qu’il aurait «  choisi un autre successeur, avoir su ». (Je blague, Gouin est mort après seulement 9 ans de règne de Taschereau.)

Mandat : Afin d’exploiter les ressources du vaste territoire québécois, Taschereau poursuit une politique de développement industriel basée sur l’investissement américain. Il est favorable à l’entreprise privée et s’oppose aux politiques interventionnistes telles que celle de Roosevelt aux États-Unis. On ne sera donc pas surpris d’apprendre que tout se gâte à partir de la crise économique de 1929.

En 1934, un groupe de libéraux dissidents forme un nouveau parti, l’Action libérale nationale, dirigée par Paul Gouin (le fils de Lomer). L’ALN s’allie aux conservateurs de Maurice Duplessis; ils ne réussissent pas à déloger Taschereau, mais ils fusionnent en 1935 pour former l’Union nationale qui, elle, sera victorieuse. Dans l’intervalle, le gouvernement se révèle être rongé par la corruption jusque dans la famille même de Taschereau. Ce dernier convoque des élections et, pas lâche du tout, confie le navire en train de couler à Adélard Godbout. « KTHXBYE », aurait dit Taschereau avant d’aller consacrer le reste de sa vie à s’asseoir à différents conseils d’administration.

En vrac :

  • Fondateur de la Commission des liqueurs, ancêtre de la SAQ
  • On lui doit une louable tentative de donner un réseau scolaire aux Juifs en parallèle à ceux des catholiques et des protestants. Vu l’antisémitisme ambiant, ça n’aboutit pas, et les Juifs continueront d’être éduqués dans le système protestant anglophone.
  • Il a été président du « Quebec Miniature Rifle Club ». Aucune idée de ce que c’est, puisqu’une recherche Google ne mène qu’à des biographies de Taschereau

 

15) Adélard Godbout

Dates : né en 1892, mort en 1956, premier ministre en 1936 et de 1939 à 1944

Région d’origine : Bas-Saint-Laurent

Profession : agronome

Parti : libéral

Pilosité faciale : aucune

Après trois premiers ministres originaires de Québec et dix mille appartenant à la profession légale, Adélard Godbout apporte un peu de fraîcheur avec ses racines bas-laurentiennes et son métier d’agronome. Ministre de l’Agriculture sous Taschereau, il se fait confier le pouvoir à la démission de celui-ci.

Mandat : Ça dure pas longtemps. Deux mois après son arrivée en poste, il perd les élections contre l’Union nationale de Maurice Duplessis, y compris dans sa propre circonscription. Ainsi s’achèvent 40 ans de règne libéral.

Mandat (bis) : Godbout n’a toutefois pas dit son dernier mot. Immédiatement après le début de la Seconde Guerre mondiale, Duplessis déclenche des élections en capitalisant sur l’opposition des Québécois à la participation canadienne à la guerre. C’est sans compter la promesse de Godbout de s’opposer solennellement à la conscription, ce qui lui permet de remporter une forte majorité.

Godbout procède alors à la mise en œuvre d’un programme progressiste, considéré comme le fondement de la Révolution tranquille des années 60 : droit de vote des femmes7Le Québec est la dernière province canadienne à légaliser le suffrage féminin, en 1940. Des projets de loi en ce sens ont été déposés à plusieurs reprises pendant les mandats précédents, mais ont été défaits chaque fois., création d’Hydro-Québec, gratuité de l’école primaire, instruction obligatoire jusqu’à 14 ans, nouveau code du travail incluant le droit de se syndiquer. On lui reproche toutefois une certaine faiblesse par rapport au gouvernement fédéral de William Lyon Mackenzie King. En 1942, il désavoue son engagement anti-conscription8Un autre cas de divergence Québec-RoC : Mackenzie King a tenu un plébiscite pour se dégager de sa promesse de ne pas imposer la conscription, ce que les Canadiens ont accepté à 63%, alors que les Québécois l’ont refusé à 71%., ce qui contribue à sa défaite aux élections de 19449Les libéraux y ont gagné plus de votes que l’Union nationale, mais moins de sièges.

En vrac :

  • Il a fait adopter les armoiries du Québec et la devise « Je me souviens »
  • Il a eu un grand impact dans le domaine de l’agriculture et a même été intronisé au Temple de la renommée de l’agriculture du Québec et au Temple de la renommée agricole du Canada. Je savais même pas qu’il existait des Temples de la renommée de l’agriculture.

 

16) Maurice Duplessis

Dates : né en 1890, mort en 1959, premier ministre de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959

Région d’origine : Mauricie

Profession : avocat

Parti : union nationale

Pilosité faciale : moustache

Un gros morceau, Duplessis. Aucun premier ministre n’est plus polarisant que lui. On l’associe à la « Grande Noirceur » pour ses politiques donnant une place de choix à l’Église, à l’agriculture et au conservatisme social, mais l’expression, inventée durant la Révolution tranquille, visait surtout à le diaboliser. Ayant atteint le pouvoir en dénonçant la corruption libérale, il s’y maintient grâce un système de favoritisme qui n’en est pas très différent. Sa vision du développement économique concentre le capital dans les mains des étrangers, et pourtant, il s’agit indéniablement d’un dirigeant autonomiste et nationaliste. Contradictoire, donc, ce Duplessis.

Célibataire toute sa vie, député de Trois-Rivières pendant une éternité de 36 ans, premier ministre pendant deux éternités totalisant 18 ans, Maurice Le Noblet Duplessis monte les échelons du pouvoir en devenant chef du Parti conservateur, puis en s’alliant avec les libéraux dissidents de Paul Gouin pour fonder l’Union nationale. Il parvient à se débarrasser de Gouin juste à temps pour les élections de 1936, qu’il remporte brillamment.

Mandat : Duplessis avait promis la fin de la corruption et de grandes réformes pour mieux résister à la crise économique. Sitôt élu, il ne fait rien de tout ça, et purge son gouvernement des éléments progressistes issus des libéraux. La politique de libéralisme économique de Taschereau, pour l’essentiel, continue. Duplessis se distingue surtout par son conservatisme et son anticommunisme. Il fait voter la « Loi du cadenas », qui permet au gouvernement de faire fermer (cadenasser) toute organisation soupçonnée de « propager le communisme ou le bolchevisme » — la loi sera jugée anticonstitutionnelle 20 ans plus tard.

Mandat (bis) : Après un interlude libéral correspondant à la majorité de la Seconde Guerre mondiale, Duplessis revient au pouvoir en 1944. La Grande Noirceur commence, mais, tout comme le Moyen Âge10une expression inventée par les intellectuels de la Renaissance pour se comparer favorablement à ce qui précède (comme si Renaissance était un mot trop modeste), donc dans un contexte similaire à celui de Grande Noirceur–Révolution tranquille, mais à une autre échelle, il ne s’agit pas d’une période de stagnation totale. C’est à cette époque que le drapeau actuel du Québec est adopté11Avant c’était le très ordinaire Quebec Blue Ensign. C’est aussi à cette époque que le gouvernement du Québec décide de percevoir ses impôts indépendamment du fédéral. Et malgré la mainmise conservatrice de Duplessis sur le monde politique, un bouillonnement intellectuel se fait sentir, notamment par la publication du manifeste du Refus global. Parmi ses pires réalisations, mentionnons les « orphelins de Duplessis » : une arnaque orchestrée par le gouvernement du Québec pour obtenir des fonds fédéraux en plaçant des milliers d’orphelins pas malades mentaux du tout dans des institutions psychiatriques (les hôpitaux recevaient deux fois plus de subventions fédérales que les orphelinats).

La fin de son règne est marquée par des scandales de népotisme et de corruption, mais Duplessis meurt subitement à Schefferville, près du Labrador, avant qu’on puisse le sanctionner par une élection.

En vrac :

  • On l’appelait « le Chef » (prononcer « cheuf »)
  • Il était un ami du saint Frère André
  • La similitude entre le prénom Maurice et le nom de sa région, la Mauricie, n’a rien d’une coïncidence : son père était député de la circonscription de Saint-Maurice, et c’est ce qui l’a inspiré lors du choix du prénom de son fils
  • C’est lui qui a fait accrocher le crucifix dans l’Assemblée législative pour symboliser l’union de l’Église et de l’État
  • Il était autoritaire et prenait parfois la place de ses propres ministres. Un journaliste12Leslie Roberts a écrit : « Tant qu’il fut premier ministre, le gouvernement du Québec, c’était Maurice Duplessis. » Ça fait un peu penser au « L’État, c’est moi » de Louis XIV
  • Duplessis fut au cœur d’une affaire bizarre concernant des trésors polonais évacués pendant la Seconde Guerre mondiale. Une bonne partie de ces objets — tapisseries, manuscrits anciens, partitions originales de Chopin, ainsi que l’épée utilisée pour couronner les rois de Pologne — se sont retrouvés à Québec, où ils sont restés jusqu’à la mort de Duplessis parce qu’il refusait de les rendre au gouvernement polonais qu’il jugeait illégitime (en d’autres mots, communiste).

 

17) Paul Sauvé

Dates : né en 1907, mort en 1960, premier ministre de 1959 à 1960

Région d’origine : Laurentides

Profession : avocat

Parti : union nationale

Pilosité faciale : petite moustache, presque en trait de crayon

Paul Sauvé est connu pour deux choses très courtes. 1) Un slogan tenant en un seul mot, « désormais ». 2) Son mandat, auquel mit fin abruptement une crise cardiaque après 112 jours.

Mandat : Sauvé s’est bien rendu compte que l’Union nationale se dirigeait droit vers la défaite en 1960 et c’est pourquoi il a affirmé que « désormais », les choses allaient changer. Sa rupture avec le gouvernement Duplessis n’est toutefois que partielle, puisque la plupart des ministres restent les mêmes. Sauvé prévoit des réformes, notamment en éducation. Il inaugure également la première autoroute du Québec. Malgré le passage éphémère de Sauvé dans les plus hautes sphères du firmament politique québécois, on lui attribue une certaine paternité dans la genèse de la Révolution tranquille.

En vrac :

  • Entré en politique jeune, il était député à 23 ans et Président de l’Assemblée à 29
  • Lorsqu’il fut réélu député en 1944, il n’était pas au Québec : il était plutôt occupé à libérer la Normandie, la Belgique et les Pays-Bas des Nazis comme officier dans le régiment des Fusiliers Mont-Royal.

 

18) Antonio Barrette

Dates : né en 1899, mort en 1968, premier ministre en 1960

Région d’origine : Lanaudière

Profession : machiniste et courtier d’assurances

Parti : union nationale

Pilosité faciale : aucune

Le plus original de nos premiers ministres en ce qui concerne le passé professionnel, Antonio Barrette fut machiniste et ingénieur-mécanicien à Joliette avant de se tourner vers le courtage d’assurances en 1936. La même année, il est élu député conservateur. Il sera ministre du Travail sous Duplessis et Sauvé et aura à gérer les nombreuses grèves de l’époque. Son élection comme chef après la mort de Sauvé ne fait pas l’unanimité; on conteste aussitôt son leadership.

Mandat : Ne dure même pas six mois. Il ne se fait pas écraser aux élections de 1960, mais l’Union nationale perd contre les libéraux 51 à 43. Ça ne l’a pas aidé d’être impliqué dans un scandale sur la nationalisation du gaz naturel.

En vrac :

  • Il a fondé en 1936 une société d’assurances qui semble encore exister
  • Alors qu’il était ministre, il était malade et a demandé par trois fois à Duplessis la permission de démissionner, ce qui lui fut toujours refusé. C’est pas fin, ça, Duplessis.

 

19) Jean Lesage

Dates : né en 1912, mort en 1980, premier ministre de 1960 à 1966

Région d’origine : Montréal

Profession : avocat

Parti : libéral

Pilosité faciale : aucune

Jean Lesage est un peu le Thor ou le Zeus des premiers ministres québécois. Son cabinet était surnommé « l’équipe du tonnerre », et sa plus grande réalisation fut l’expansion d’Hydro-Québec en nationalisant 11 compagnies d’électricité d’un coup13projet mené, en fait, par son ministre des Ressources naturelles, un certain René Lévesque. Mais ces accomplissements électrisants sont loin d’être les seuls, pendant ces six années coïncidant avec l’essentiel de la Révolution tranquille — sans doute la période de l’histoire du Québec durant laquelle les changements furent les plus rapides et les plus marqués.

Mandat : Il avait disparu avec Boucher de Boucherville, et on en a débattu pendant des décennies : avec Lesage, le Québec se dote enfin d’un ministère de l’Éducation. L’école devient gratuite jusqu’au secondaire. L’influence de l’Église diminue; on assiste à la création d’un État-providence contrôlé par des fonctionnaires14qui seront pour la première fois engagés sur la base de leur compétence, pas de leur allégeance plutôt que par le clergé. Lesage envoie des délégations à Paris et à Londres, ce qui marque le début d’un État québécois présent sur la scène internationale.

Un aspect important de la Révolution tranquille fut la montée du nationalisme québécois — terme qui remplace à l’époque celui de « canadien-français ». Tous les partis, des libéraux à l’Union nationale en passant par de nouveaux venus qui formeront d’ici quelques années le Parti québécois, se posent la question de la place du Québec dans la fédération. Les astres politiques commencent à se réaligner. Lesage lui-même refusera la proposition de souveraineté-association que René Lévesque voudrait faire adopter par le Parti libéral; il obtient néanmoins plusieurs concessions de la part d’Ottawa.

Avec le bémol que les réformes de la Révolution tranquille ont coûté cher, et n’auraient peut-être pas pu être réalisées si Duplessis n’avait pas légué à ses successeurs des surplus budgétaires, on peut sans doute considérer le gouvernement Lesage comme l’un des meilleurs, sinon le meilleur de l’histoire du Québec.

En vrac :

  • Seul premier ministre québécois ayant un aéroport à son nom
  • Détient pas moins de 13 doctorats honorifiques
  • Avant sa carrière en politique provinciale, il a été député au fédéral et ministre (des Ressources, du Développement économique, du Nord)
  • Si Adélard Godbout est celui qui a légalisé le droit de vote des femmes, c’est au cours du mandat de Lesage qu’est élue, lors d’une partielle, la première députée de sexe féminin : Claire Kirkland-Casgrain.

 

20) Daniel Johnson père

Dates : né en 1915, mort en 1968, premier ministre de 1966 à 1968

Région d’origine : Estrie

Profession : avocat

Parti : union nationale

Pilosité faciale : moustache en trait de crayon

Le premier des trois premiers ministres Johnson, Daniel père est aussi le dernier PM à mourir en cours de mandat15Il ne saura donc jamais que ses deux fils ont accédé au poste de premier ministre eux aussi. Il devient ministre vers la fin des 18 ans de duplessisme et chef de l’opposition après la défaite d’Antonio Barrette. Je disais plus haut que tous les partis de l’époque ont été traversés par la vague du nationalisme québécois — avec Johnson, ce sera via la publication d’un livre, Égalité ou indépendance, qui défend la sécession du Québec comme solution extrême si la nation canadienne-française ne peut pas se réaliser pleinement dans le Canada.

Mandat : Surprise! L’Union nationale remporte les élections de 1966, même s’il rafle considérablement moins de votes que le Parti libéral. Tout le monde s’attend au retour de la Grande Noirceur. Surprise (bis)! Johnson s’attèle plutôt à poursuivre les réformes entreprises par Lesage. La Révolution tranquille peut donc continuer. Les cégeps sont créés, tout comme Radio-Québec (futur Télé-Québec). On entreprend la construction des édifices brutalistes pas beaux autour du parlement, dont le Complexe G.

Johnson ne sera pas premier ministre très longtemps, mais il sera là en 1967, année charnière, l’année de l’Expo, l’année de la visite de Charles de Gaulle et de son « Vive le Québec libre! ». Hélas, la malédiction qui semble frapper la plupart des chefs de l’Union nationale, prenant encore ici la forme d’une crise cardiaque, s’abat sur Daniel Johnson alors qu’il visite, pour l’inaugurer, le barrage Daniel-Johnson (ça s’appelait Manic-5 à l’époque).

En vrac :

  • En 1953, une histoire extraconjugale entre sa femme et un amant se conclut par plusieurs balles dans la femme et le suicide de l’amant. Johnson s’inquiète pour sa réputation de député, mais Duplessis étouffe l’affaire.

 

21) Jean-Jacques Bertrand

https://en.wikipedia.org/w/index.php?curid=36951444

Dates : né en 1916, mort en 1973, premier ministre de 1968 à 1970

Région d’origine : Laurentides

Profession : avocat

Parti : union nationale

Pilosité faciale : aucune

Jean-Jacques Bertrand16image adaptée de https://en.wikipedia.org/w/index.php?curid=36951444 devient premier ministre dans des conditions difficiles pour l’Union nationale : le réalignement politique pousse les nationalistes vers le tout nouveau Parti québécois, et les fédéralistes vers les libéraux. De fait, l’Union nationale ne reprendra jamais le pouvoir, vivotera pendant une dizaine d’années, et se dissoudra en 1989.

Mandat : Bertrand poursuit les projets entamés par Johnson, comme la création de l’Université du Québec, de l’assurance-maladie et de Loto-Québec. C’est à cette époque que le Conseil législatif est aboli et que l’Assemblée législative prend le nom d’Assemblée nationale. Le geste le plus controversé de Bertrand sera une loi confirmant aux parents le droit de choisir la langue d’enseignement de leurs enfants — cela fâche les nationalistes et contribue à la défaite ultime de son parti. Bien joué, Bertrand.

En vrac :

  • Tout comme Daniel Johnson et ses fils Daniel et Pierre-Marc, Jean-Jacques Bertrand a eu un enfant haut placé dans un autre parti que le sien (en l’occurrence, un ministre péquiste). De plus, sa veuve a été députée pour les progressistes-conservateurs fédéraux. Une autre famille toute mélangée.

*

La prochaine fois, nous entrons dans l’ère moderne du Québec politique, celle de l’affrontement entre souverainistes et fédéralistes. En attendant, je vous laisse avec mon classement hautement subjectif des meilleurs17demandez-moi pas ce que ça veut dire, « meilleur ». J’imagine que c’est une sorte de mélange de plusieurs aspects : impact positif sur le Québec, longévité au pouvoir, capacité à réaliser ses promesses, corruption… et surtout une bonne dose de « à quel point ce premier ministre me donne une bonne vibe » premiers ministres, mis à jour :

  1. Lesage
  2. Gouin
  3. Mercier
  4. Chapleau
  5. Godbout
  6. Johnson père
  7. Taschereau
  8. Duplessis
  9. Boucher de Boucherville
  10. Sauvé
  11. Marchand
  12. Chauveau
  13. Bertrand
  14. Parent
  15. Ouimet
  16. Ross
  17. Taillon
  18. Joly de Lotbinière
  19. Flynn
  20. Mousseau
  21. Barrette

Principales sources

Wikipédia!

Dictionnaire biographique du Canada

Assemblée nationale du Québec

Encyclopédie canadienne

Bilan du siècle

Répertoire du patrimoine culturel du Québec

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